Dévotion à la Sainte Croix


Pour approcher, et comprendre, l’ancienneté et I’authenticité des diverses dévotions à la Sainte-Croix, retrouvons dès maintenant quelques dates majeures, étapes obligées de l’histoire de la Sainte-Croix, et de la compréhension de son iconographie.

Tout d’abord, la mort du Christ à Jérusalem sur le Golgotha. Que le Christ ait lui-même porté la croix entière, comme retenu par la plupart des représentations postérieures, ou le seul patibulum horizontal, destiné à être posé sur un pieu vertical à poste fixe, selon un usage constant, importe peu. La croix est d’abord le signe d'une mort infamante, une mort d'esclave ou de révolté, et les premiers chrétiens, vite persécutés, tant par les Juifs que par les Romains, ne se reconnaissent pas à travers ce signe, mais plutôt à travers le signe du poisson ; peut-être parce que les premiers disciples du Christ sont des pêcheurs, peut-être parce que le Christ leur a promis d'en faire des "pêcheurs d'hommes", peut-être parce que le mot poisson, en grec "ichtus", représente les initiales des mots "Iesous Christos Theou Uios Soter" (Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur), qui désignent le Messie tant attendu : le poisson devient alors le moyen de représenter discrètement le Christ (du grec christos, équivalent de l'hébreu messiah, devenu messie en français, "celui qui a reçu l’onction de Dieu"), et donc la résurrection. Lorsque la croix devient le signe officiel, et public, de reconnaissance des chrétiens (après 313), elle ne porte pas le corps du Christ, car elle est plus symbole de sa victoire sur la mort que de son sacrifice : et ce jusqu‘au sixième siècle.

Deuxième date repère : octobre 312, et la bataille du pont Milvius, près de Rome, entre les tétrarques. A la veille d'affronter Maxence et Maximin (défenseurs du paganisme romain), Constantin (allié a Licinius) a la vision d’un signe céleste, la croix avec la devise en grec "tout ô nika" (en latin "in hoc signo vinces", en français "tu vaincras par ce signe"). Bien que non encore converti au christianisme de sa mère, Hélène, il comprend le message, fait peindre le signe de la croix sur le bouclier de ses soldats, et le monogramme du Christ (le chrisme, khi et rho superposés) sur son propre étendard, en forme de T majuscule, le transformant ainsi en labarum. Il triomphe de Maxence, et demeure convaincu d'avoir bénéficié d'une intervention surnaturelle. Avec Licinius, il signe I'année suivante, en 313, l'Edit de Milan, qui accorde la liberté du culte dans tout l'empire romain : l’empire, de fait, devient chrétien, et le restera pour des siècles, d’abord autour de Rome, puis autour de Ravenne et Constantinople.

Troisième date repère: 326. Hélène, couronnée impératrice par son fils Constantin en 325 (lui-même ayant rétabli l'unité de l'empire à son seul profit en 324), et convertie au christianisme, se rend en 326 à Jérusalem (elle est alors âgée de soixante-dix-huit ans). Elle fait dégager les constructions multiples qui encombrent l’emplacement supposé, sur le Golgotha, de la crucifixion, et retrouve, dans une citerne, trois croix, soigneusement (ou pieusement ?) conservées. Macaire, évêque, invoque Dieu, et le supplie de les éclairer. Une femme, moribonde, est touchée successivement du bois de chaque croix : à la troisième, elle se lève, et marche, désignant ainsi la Vraie Croix du Christ. De cette circonstance (fréquemment représentée) est issue la célébration de l’"Invention" de la Sainte-Croix (du latin "invenire", trouver, donc « découverte »), toujours inscrite dans le calendrier romain, le 3 mai. De cette Croix, Hélène fait trois parts : l'une pour Rome, l'autre pour Constantinople, la troisième pour Jérusalem ; mais la ferveur fanatique des chrétiens pour ces reliques est si grande que de nombreux morceaux en seront dispersés à travers le monde. Le morceau restant pour Jérusalem sera déposé dans l'une des trois églises (pour la Passion, pour la Croix, et pour la Résurrection) construites sur le Golgotha par l'architecte de Constantin, Zenobis. La basilique actuelle du Saint-Sépulcre, construite par les croisés après 1099, recouvre ces trois sites.
Quatrième date repère : 630. Chosroès II Parviz, roi sassanide de Perse, conquiert et pille Jérusalem en 614, emportant dans son butin la très précieuse Croix du Christ, arrachée à son sanctuaire. L’empereur byzantin Héraclius, dans une véritable croisade pour la délivrance du Saint-Sépulcre et la reconquête de la vraie Croix, vient le provoquer, et le défaire, à Ninive, en 628, et récupère la précieuse Croix, qu`il rapporte à Jérusalem. En mars 630, l'empereur lui-même, à pied, porte sur ses épaules, en toute humilité personnelle, mais en grande pompe publique, la vraie Croix sur le Golgotha, à la surprise admirative de la foule ; c'est la confirmation de la dévotion spécifique de l’ "Exaltation de la Sainte-Croix", toujours inscrite dans le calendrier romain, le 14 septembre (et désormais fête patronale de notre archiconfrérie). C’est un autre thème iconographique souvent représenté, en particulier à l’époque baroque.

Nouvelle étape décisive dans l‘histoire de la dévotion a la Croix : le treizième siècle, et sa vertigineuse floraison d’ordres religieux, dont les dominicains et les franciscains. Parmi d’autres témoignages, rappelons François d'Assise, au mont Alverne, gratifié de la vision d’un séraphin à six ailes attaché à une croix, avec les mains étendues et les pieds joints (à l'instant où François reçoit les stigmates) : il nous en reste, au plan local, la croix séraphique, sculptée en 1477 pour le couvent Saint-François du Vieux-Nice, et désormais abritée dans l’église de Cimiez. Quelques années plus tard, un autre franciscain, Saint Bonaventure, développe, dans son « Lignum Vitae » (l'Arbre de Vie), une autre approche de la dévotion à la Croix : dans sa perspective, le bois sec, dur, mort, stérile de la croix initiale est irrigué par la sève de la charité totale du Christ, s'offrant lui-même en sacrifice pour notre salut, et revit en forme d’un arbre de vie éternelle ; cette transformation est matérialisée par un bouquet de jeunes rameaux vigoureux se développant au sommet de la Croix, pour y accueillir, symbole constant de charité absolue, un pélican qui déchire sa propre poitrine, pour nourrir ses petits de sa chair et de son sang. Ce thème sera remarquablement illustré en 1340 par une fresque de Taddeo Gaddi, pour le réfectoire des Frères mineurs de Florence, dans l’église Santa Croce, mais sera souvent repris ensuite, comme dans la croix d’autel de la chapelle de la Sainte-Croix à Nice. Notons que, dans cette perspective, le corps du Christ mort sur la croix, que les premiers chrétiens répugnaient à représenter, est une image glorieuse, confirmant la promesse de la prochaine résurrection, non seulement du Christ, mais de tous les hommes.

Autre date repère dans notre parcours : en 1563, a I‘issue de dix·huit années de travaux, le concile de Trente propose, parmi ses nombreuses réformes, une simplification des thèmes de dévotion, et encourage tout particulièrement la dévotion à la Croix. Comme un symbole très fort, une immense croix sera dressée sur le navire-amiral de la flotte chrétienne, à la bataille victorieuse de Lépante, en 1571. C’est très précisément l’époque ou de grands mystiques comme Térèse d'Avila ou Jean de la Croix parlent, et écrivent, dans le même sens. Au début du dix-huitième siècle, la ferveur pour la Croix anime Louis-Marie Grignion de Montfort qui, lui aussi, voit dans la Croix le signe de l'amour insondable de Dieu pour l’homme, la source du salut, l’instrument de la victoire de Jésus. Pour lui, il est donc impossible de suivre Jésus-Christ et de s’unir à Lui sans s’unir à la Croix; il est tout aussi impossible de travailler avec Lui au salut du monde sans partager sa Croix.

Etrange détour de l’histoire : l'instrument de la mort infamante, terrifiante, de Celui que l'on voulait faire vite oublier à Jérusalem, est devenu une image essentielle pour canaliser, renforcer, notre foi, et une source inépuisable d'inspiration pour les mystiques, et pour les artistes.

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