Le mot de l'aumonier

                          Pour la Toussaint

      Pas plus tard que ces jours-ci, un simple bout de papier a été mis aux enchères, auquel Einstein, le célèbre scientifique, a confié ces quelques mots : «Une vie tranquille et modeste apporte plus de joie que la recherche du succès qui implique une agitation permanente. »

      Voilà qui donne à réfléchir. C'est  vrai : le bonheur est souvent beaucoup moins compliqué qu'il ne paraît. Et en même temps, c'est un peu court d'en rester là surtout au regard des paroles immenses de l'Evangile : « Heureux les pauvres de cœur, heureux les miséricordieux, les affligés, les persécutés... ! »

      Ces paroles, si simples et si vertigineuses, derrière lesquelles se laisse deviner un visage, celui de Jésus, par excellence l'homme des béatitudes : ne leur faisons pas dire ce qu'elles ne disent pas ! Elles ne cautionnent ni le malheur, ni l'injustice. Elles ne prétendent pas non plus qu'il suffirait de ne manquer de rien pour être heureux. A l'inverse, elles déclarent heureux non pas des gens qui ont tout mais des gens qui ne sont pas remplis d'eux-mêmes, qui font de la place, qui ont le cœur ouvert, qui se laissent déloger, déplacer... Ceux-là, oui, Jésus les proclame heureux ! Peut-être faudrait-il dire vivants ?

      Permettez-moi de citer ici quelques extraits d'une prière qui a été trouvée dans un Institut de Réadaptation à New York : « J'avais demandé à Dieu la force pour atteindre le succès : il m'a rendu faible afin que j'apprenne humblement à obéir. J'avais demandé la richesse pour que je puisse être heureux : il m'a donné la pauvreté pour que je puisse être sage. J'avais demandé le pouvoir pour être apprécié des hommes : il m'a donné la faiblesse afin que j'éprouve le besoin de Dieu. J'avais demandé des choses qui puisse réjouir ma vie : j'ai reçu la vie afin que je puisse me réjouir de toutes choses. Je n'ai rien eu de ce que j'avais demandé : mais j'ai reçu tout ce que j'avais espéré. » Ce sont là des paroles qui ne s'inventent pas, dont nous laisserons la pleine responsabilité à leur auteur. Un vivant en tout cas, celui-là ! Un de ces vivants que célèbre la Toussaint. Un homme devant lequel nous nous sentons peut-être bien petits.

      Il n'empêche, la Toussaint, c'est notre fête ! Non pas d'abord la fête de ceux dont les noms figurent sur les calendriers : aussi grands soient-ils, ils n'ont pas le monopole de la sainteté. Car ils ne manquent pas, ceux à qui il arrive aussi de vivre, sans forcément le savoir, quelque chose de ces paroles de feu que sont les béatitudes, et nous en sommes ! Nous surtout qui avont part, et déjà par le baptême, à la sainteté de celui-là qui seul est saint en vérité, le Dieu unique, Père, Fils et Saint Esprit. Car avant d'être une tâche, la sainteté est une grâce. Certes à cultiver, à ranimer, à mettre en oeuvre. Mais une grâce tout de même, qui ne demande qu'à nous vivre. C'est en ce sens que Paul peut s'adresser aux destinataires de ses lettres comme à des « saints ». Peut-être avons-nous développé une approche trop moralisante de la sainteté. Ne l'oublions jamais : nous sommes en vérité une « église des saints », une comunauté d'hommes et de femmes sauvés appelés à témoigner pour l'amour.

      La Toussaint : la fête la plus proche de nous parce qu'elle est non seulement la nôtre mais aussi la fête de nos proches, de tous ceux que nous avons connus, aimés. De tant d'inconnus aussi qui nous précèdent sur le chemin de la vie. Et si j'en crois le livre de l'Apocalypse, ils sont nombreux, pas moins de cent quarante quatre mille : entendez par-là une foule innombrable ! Certains ont été pour nous des phares sur le chemin et nous en avons rencontré chez les Pénitents! D'autres, des lumières plus modestes, plus opaques. « Ce que nous sommes ne paraît pas encore clairement. Nous le savons, lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. » C'est là une parole pleine de promesses, une parole qui, dans la lumière de la résurrection de Jésus, nous ouvre tout grand le ciel.

      Au fond, la Toussaint, dans un monde qui a tant de raisons de douter de son bonheur, elle nous interroge : qu'est-ce qui nous fait vivre ? Qu'est-ce qui nous rend heureux, vraiment ?

 

 

 



En hommage à M. André Mars M. Mars :

 voici quelques jours, il s'est éteint sans faire de bruit. Il est mort comme il a vécu, doucement, discrètement. C'était un grand monsieur. Par la taille d'abord. Qui ne se souvient de cette haute silhouette qu'éclairait un regard merveilleusement limpide ? Il semblait fragile : il était en réalité étonnamment résistant. Mais grand : M. Mars le fut surtout par sa vie. Une vie entièrement donnée à Dieu et aux autres. Qui ne le sait ? Il avait le cœur sur la main. Vous-même me le disiez, Colette : sans hésiter, il aurait donné sa chemise. Là comme si souvent, il se retrouvait au diapason de Pierrine, son épouse, qu'il aimait comme lui-même. Jusque dans leurs vieux jours d'ailleurs, comme ils étaient beaux à voir tous les deux, si tendres l'un pour l'autre ! « Il faut peu de puissance pour s'exhiber, il en faut beaucoup pour s'effacer », écrivait jadis le P. Varillon. Lui, M. Mars, ne se souciait pas le moins du monde d'attirer sur lui l'attention. Il ne s'encombrait pas de lui-même. Il n'écrasait personne. Il était humble. Ce fut là sa vraie grandeur. Ce sens des autres : il le puisait nulle part ailleurs que dans la foi. Une foi simple, qui allait à l'essentiel. Une foi vivante, sans détour, lumineuse jusque dans la nuit, que rien ne décourageait. Une foi nourrie de l'Evangile, de la prière du chapelet, de la prière à Marie. Marie dont la statue à l'église du Voeu se voit aujourd'hui condamnée à ne plus sortir en procession, faute d'avoir trouvé à M. Mars un successeur suffisamment habile pour la descendre de la niche où elle est à l'abri ! A la mémoire de M. Mars restent évidemment attachés des souvenirs, des gestes et des paroles qui ne s'inventent pas, de véritables fioretti. J'en veux pour preuve ces thermos de soupe qu'il apportait, le soir, aux malades qu'il connaissait, à l'hôpital de Cimiez, jugeant plus riche en vitamines cette soupe qu'il préparait lui-même que le bouillon qui était servi dans les chambres ! Car sans avoir lui-même beaucoup d'appétit, il était sensible à la nourriture saine et même -qui l'eût cru?- biologique. A cet égard, c'est en amoureux qu'il cultivait son jardin. Auprès des malades précisément, il a donné toute sa mesure en prenant sa retraite. Vers cette époque aussi, il fit le choix d'entrer chez les Pénitents Blancs de Nice et d'en revêtir l'habit d'humilité. Il s'est senti là chez lui, parmi des personnalités aussi attachantes que Judith, Olga, Mme Massa et d'autres plus jeunes. Il était assidu à la messe qu'il avait plaisir à servir depuis son enfance. Il avait toujours un mot gentil pour chacun. Il y a quelques mois, pour la joie de tous, il avait tenu à se rendre à la Maintenance des confréries à La Bollène Vésubie. M. Mars : comment jamais vous oublier ? Nous avons eu le privilège, en tout cas le bonheur de vous rencontrer. Nous le croyons : dans la lumière du Seigneur, vous êtes heureux d'avoir rejoint votre épouse et tant de ceux qui vous ont devancés sur le chemin de la vie. Autrement mais non moins réellement, vous continuerez à accompagner votre fille bien sûr, vos petits-enfants et vos arrière-petits-enfants, présents et à venir, votre nombreuse parenté, vos amis et connaissances, les soignants enfin dont certains vous ont témoigné une si belle humanité. En tout cela, nous sommes sûrs de pouvoir compter sur vous ! « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. »




 

                                                 

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