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L'imitation de Jésus Christ

 

 

L’IMITATION  DE  JESUS-CHRIST

 

Cette version française de L’Imitation de Jésus-Christ a été traduite du latin par Lamennais en 1824.

Le texte original date du quinzième siècle et est attribué à Thomas a Kempis (1380-1471), moine au Mont-Sainte-Agnès à Zwolle.

 


 

 

Table des matières

 

 

Livre premier – Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure

 

  1 Qu’il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde

         2 Avoir d’humbles sentiments de soi-même

 

   3 De la doctrine de la vérité

            4 De la prévoyance dans les actions

  5 De la lecture de l’Ecriture sainte

 

   6 Des affections déréglées

 

            7 Qu’il faut fuir l’orgueil et les vaines espérances

 

   8 Eviter la trop grande familiarité

  9 De l’obéissance et du renoncement à son propre sens

 

10 Qu’il faut éviter les entretiens inutiles

11 Des moyens d’acquérir la paix intérieure, et du soin d’avancer dans la vertu

12 De l’avantage de l’adversité

 

13 De la résistance aux tentations

14 Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même

 

15 Des œuvres de charité

16 Qu’il faut supporter les défauts d’autrui

17 De la vie religieuse

 

18 De l’exemple des saints

19 Des exercices d’un bon religieux

 

20 De l’amour de la solitude et du silence

21 De la componction du cœur

22 De la considération de la misère humaine

 

23 De la méditation de la mort

24 Du jugement et des peines des pécheurs

 

25 Qu’il faut travailler avec ferveur à l’amendement de sa vie

 

Livre deuxième – Instruction pour avancer dans la vie intérieure

 

  1 De la conversation intérieure

 

2 Qu’il faut s’abandonner à Dieu en esprit d’humilité

3 De l’homme pacifique

 

4 De la pureté d’esprit et de la droiture d’intention

           5 De la considération de soi-même

 

           6 De la joie d’une bonne conscience

 7 Qu’il faut aimer Jésus-Christ par-dessus toutes choses

 8 De la familiarité que l’amour établit entre Jésus et l’âme fidèle

 

  9 De la privation de toute consolation

10 De la reconnaissance pour la grâce de Dieu

 

           11 Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de Jésus-Christ

 

  12 De la sainte voie de la Croix

 

 

Livre troisième – De la vie intérieure

 

 

          1 Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l’âme fidèle

2 La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles

 

3 Qu’il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le devraient

 

4 Qu’il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l’humilité

5 Des merveilleux effets de l’amour divin

      6 De l’épreuve du véritable amour

 

7 Qu’il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait

 

8 Qu’il faut s’anéantir soi-même devant Dieu

9 Qu’il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin

10 Qu’il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde

 

11 Qu’il faut examiner et modérer les désirs du cœur

12 Qu’il faut s’exercer à la patience, et lutter contre ses passions

 

13 Qu’il faut obéir humblement, à l’exemple de Jésus-Christ

14 Qu’il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas s’enorgueillir du bien qu’on fait

15 De ce que nous devons être et faire quand il s’élève quelque désir en nous

 

16 Qu’on ne doit chercher qu’en Dieu la vraie consolation

17 Qu’il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde

 

18 Qu’il faut souffrir avec constance les misères de cette vie à l’exemple de Jésus-Christ

19 De la souffrance des injures, et de la véritable patience

 

 20 De l’aveu de son infirmité, et des misères de cette vie

21 Qu’il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres biens

            22 Du souvenir des bienfaits de Dieu

 

23 De quatre choses importantes pour conserver la paix

24 Qu’il ne faut pas s’enquérir curieusement de la conduite des autres

 

25 En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l’âme

26 De la liberté du cœur, qui s’acquiert plutôt par la prière que par la lecture

27 Que l’amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l’homme de parvenir au souverain bien

 

28 Qu’il faut mépriser les jugements humains

29 Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l’affliction

 

30 Qu’il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce

31 Qu’il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur

32 De l’abnégation de soi-même

 

33 De l’inconstance du cœur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin

34 Qu’on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu’on le goûte en toutes choses, quand on l’aime véritablement

 

35 Qu’on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation

 

36 Contre les vains jugements des hommes

37 Qu’il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du cœur

 

38 Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls

39 Qu’il faut éviter l’empressement dans les affaires

40 Que l’homme n’a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien

 

41 Du mépris de tous les honneurs du temps

42 Qu’il ne faut pas que notre paix dépende des hommes

 

43 Contre la vaine science du siècle

44 Qu’il ne faut point s’embarrasser dans les choses extérieures

 

45 Qu’il ne faut pas croire tout le monde, et qu’il est difficile de garder une sage mesure dans ses paroles

45 Qu’il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu’on est assailli de paroles injurieuses

47 Qu’il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu’il y a de plus pénible

 

48 De l’éternité bienheureuse et des misères de cette vie

           49 Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement

 

50 Comment un homme dans l’affliction doit s’abandonner entre les mains de Dieu

51 Qu’il faut s’occuper d’œuvres extérieures, quand l’âme est fatiguée des exercices spirituels

52 Que l’homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu,  mais plutôt de châtiment

 

53 Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre

54 Des divers mouvements de la nature et de la grâce

 

55 De la corruption de la nature, et de l’efficace de la grâce divine

56 Que nous devons nous renoncer nous-mêmes et imiter Jésus-Christ en portant la Croix

57 Qu’on ne doit pas se laisser trop abattre quand on tombe en quelques fautes

 

58 Qu’il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu

59 Qu’on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul

 

Livre quatrième – Du sacrement de l’Eucharistie

 

1 Avec quel respect il faut recevoir Jésus

2 Combien Dieu manifeste à l’homme sa bonté et son amour dans le Sacrement de l’Eucharistie

 

3 Qu’il est utile de communier souvent

4 Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui communient dignement

 

5 De l’excellence du Sacrement de l’Autel, et de la dignité du Sacerdoce

6 Prière du chrétien avant la Communion

 

7 De l’examen de conscience, et de la résolution de se corriger

8 De l’oblation de Jésus-Christ sur la Croix et de la résignation de soi-même

9 Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui est à nous,  et prier pour tous

 

10 Qu’on ne doit pas facilement s’éloigner de la sainte Communion

11 Que le Corps de Jésus-Christ et l’Ecriture sainte sont très nécessaires à l’âme fidèle

 

12 Qu’on doit se préparer avec un grand soin à la sainte Communion

13 Que le fidèle doit désirer de tout son cœur de s’unir à Jésus-Christ dans la Communion

14 Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de recevoir le Corps de Jésus-Christ

 

15 Que la grâce de la dévotion s’acquiert par l’humilité et l’abnégation de soi-même

16 Qu’il faut dans la Communion, exposer ses besoins à Jésus-Christ, et lui demander sa grâce

 

17 Du désir ardent de recevoir Jésus-Christ

    18  Qu’on ne doit pas chercher à pénétrer le mystère de l’Eucharistie, mais qu’il faut soumettre ses sens à la Foi.

 


 

Livre premier – Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure


 

1. Qu’il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde

 

Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur. Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints: et qui posséderait son esprit y trouverait la manne cachée. Mais il arrive que plusieurs, à force d’entendre l’Evangile, n’en sont que peu touchés, parce qu’ils n’ont point l’esprit de Jésus-Christ. Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ? Appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n’êtes pas humble, et que par-là vous déplaisez à la Trinité? Certes, les discours sublimes ne font pas l’homme juste et saint, mais une vie pure rend cher à Dieu. J’aime mieux sentir la componction que d’en savoir la définition. Quand vous sauriez toute la Bible par coeur et toutes les sentences des philosophes, que vous servirait tout cela sans la grâce et la charité? Vanité des vanités, tout n’est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul. La souveraine richesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde. Vanité donc, d’amasser des richesses périssables et d’espérer en elles. Vanité, d’aspirer aux honneurs et de s’élever à ce qu’il y a de plus haut. Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni. Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre. Vanité, de ne penser qu’à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra. Vanité, de s’attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: L’oeil n’est pas rassasié de ce qu’il voit, ni l’oreille remplie de ce qu’elle entend. Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu.

 

 

2. Avoir d’humbles sentiments de soi-même

 

Tout homme désire naturellement de savoir; mais la science sans la crainte de Dieu, que vaut-elle? Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres. Celui qui se connaît bien se méprise, et ne se plaît point aux louanges des hommes. Quand j’aurais toute la science du monde, si je n’ai pas la charité, à quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres? Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu’une grande dissipation et une grande illusion. Les savants sont bien aise de paraître et de passer pour habiles. Il y a beaucoup de choses qu’il importe peu ou qu’il n’importe point à l’âme de connaître; et celui-là est bien insensé qui s’occupe d’autre chose que de ce qui intéresse son salut. La multitude des paroles ne rassasie point l’âme; mais une vie sainte rafraîchit l’esprit et une conscience pure donne une grande confiance près de Dieu. Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n’en vivez pas plus saintement. Quelque art et quelque science que vous possédiez, n’en tirez donc point de vanité; craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données. Si vous croyez beaucoup savoir, et être perspicace, souvenez-vous que c’est peu de chose près de ce que vous ignorez. Ne vous élevez point en vous-même, avouez plutôt votre ignorance. Comment pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu’un, tandis qu’il y en a tant de plus doctes que vous, et de plus instruits en la loi de Dieu? Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve? Aimez à vivre inconnu et à n’être compté pour rien. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de soi-même. Ne rien s’attribuer et penser favorablement des autres, c’est une grande sagesse et une grande perfection. Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui; car vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans le bien. Nous sommes tous fragiles, mais croyez que personne n’est plus fragile que vous.

 

 

3. De la doctrine de la vérité

 

Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu’elle est. Notre raison et nos sens voient peu, et nous trompent souvent. A quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu’au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d’avoir ignorées? C’est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire pour s’appliquer au contraire curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point. Que nous importe ce qu’on dit sur les genres et sur les espèces? Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions. Tout vient de ce Verbe unique, de lui procède toute parole, il en est le principe, et c’est lui qui parle en dedans de nous. Sans lui nulle intelligence, sans lui nul jugement n’est droit. Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur demeurera dans la paix de Dieu. O Vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel! Souvent j’éprouve un grand ennui à force de lire et d’entendre; en vous est tout ce que je désire, tout ce que je veux. Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures soient dans le silence devant vous: parlez-moi vous seul. Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses extérieures, plus son esprit s’étend et s’élève sans aucun travail, parce qu’il reçoit d’en haut la lumière de l’intelligence. Une âme pure, simple, formée dans le bien, n’est jamais dissipée au milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu’elle fait tout pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien. Qu’est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n’est les affections immortifiées de votre coeur? L’homme bon et vraiment pieux dispose d’abord au-dedans de lui tout ce qu’il doit faire au-dehors; il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d’une inclination vicieuse, mais il les soumet à la règle d’une droite raison. Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre? C’est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le bien. Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection: et nous ne voyons rien qu’à travers je ne sais quelle fumée. L’humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu que les recherches profondes de la science. Ce n’est pas qu’il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d’aucune chose; car elle est bonne en soi, et dans l’ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie sainte. Mais, parce que plusieurs s’occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s’égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail. Oh! s’ils avaient autant d’ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu que pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement dans les monastères. Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu. Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus lorsqu’ils vivaient encore, et lorsqu’ils florissaient dans leur science? D’autres occupent à présent leur place, et je ne sais s’ils pensent seulement à eux. Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n’en parle plus. Oh! que la gloire du monde passe vite! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur science! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit. Qu’il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par l’oubli du service de Dieu. Et, parce qu’ils aiment mieux être grands que d’être humbles, ils s’évanouissent dans leurs pensées. Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité. Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui la plus grande gloire n’est qu’un pur néant. Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de l’ordure, du fumier toutes les choses de la terre. Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne.

 

 

4. De la prévoyance dans les actions

 

Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement intérieur, mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention. Hélas! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant nous sommes faibles. Mais les parfaits n’ajoutent pas foi aisément à tout ce qu’ils entendent, parce qu’ils connaissent l’infirmité de l’homme, enclin au mal et léger dans ses paroles. C’est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s’attacher obstinément à son propre sens. Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes disent, et ce qu’on a entendu et cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres. Prenez conseil d’un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider par un autre qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées. Une bonne vie rend l’homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience. Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes choses.

 

 

5. De la lecture de l’Ecriture sainte

 

Il faut chercher la vérité dans l’Ecriture sainte et non l’éloquence. Toute l’Ecriture doit être lue dans le même esprit qui l’a dictée. Nous devons y chercher l’utilité plutôt que la délicatesse du langage. Nous devons lire aussi volontiers des livres simples et pieux que les livres profonds et sublimes. Ne vous prévenez point contre l’auteur; mais, sans vous inquiéter s’il a peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire. Considérez ce qu’on vous dit, sans chercher qui le dit. Les hommes passent, mais la vérité du Seigneur demeure éternellement. Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très diverses. Dans la lecture de l’Ecriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner et comprendre lorsqu’il faudrait passer simplement. Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi, et ne cherchez jamais à passer pour habile. Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des saints, et ne méprisez point les sentences des vieillards, car elles ne sont pas proférées en vain.

 

 

6. Des affections déréglées

 

Dès que l’homme commence à désirer quelque chose de manière désordonnée, aussitôt il devient inquiet en lui-même. Le superbe et l’avare n’ont jamais de repos, mais le pauvre et l’humble d’esprit vivent dans l’abondance de la paix. L’homme qui n’est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il succombe dans les plus petites choses. Celui dont l’esprit est encore infirme, appesanti par la chair et incliné vers les choses sensibles, a grand-peine à se détacher entièrement des désirs terrestres. C’est pourquoi, lorsqu’il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse, et il est disposé à l’impatience quand on lui résiste. Que, s’il a obtenu ce qu’il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui, parce qu’il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu’il cherchait. C’est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu’on trouve la véritable paix du coeur. Point de paix donc dans le cœur de l’homme charnel, de l’homme livré aux choses extérieures: la paix est le partage de l’homme fervent et spirituel.

 

 

7. Qu’il faut fuir l’orgueil et les vaines espérances

 

Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit. N’ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde pour l’amour de Jésus-Christ. Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul. Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté. Ne vous confiez point en votre science, ni dans l’habileté d’aucune créature, mais plutôt dans la grâce de Dieu qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux. Ne vous glorifiez point dans les richesses que vous pouvez avoir, ni dans la puissance de vos amis, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même. Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu’une légère infirmité abat et flétrit. N’ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de la nature. Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu’il y a dans l’homme. Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes œuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît. S’il y a quelque bien en vous, croyez qu’il y en a plus dans les autres, afin de conserver l’humilité. Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous, mais il vous serait très nuisible de vous préférer à un seul. L’homme humble jouit d’une paix inaltérable, la colère et l’envie troublent le cœur du superbe.

 

 

8. Eviter la trop grande familiarité

 

N’ouvrez pas votre cœur à tous indistinctement; mais confiez ce qui vous touche à l’homme sage et craignant Dieu. Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde. Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands. Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes mœurs, et ne vous entretenez que de choses édifiantes. N’ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu toutes celles qui sont vertueuses. Ne souhaitez d’être familier qu’avec Dieu et les anges, et évitez d’être connu des hommes. Il faut avoir de la charité pour tout le monde, mais la familiarité ne convient point. Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation, mais, en se montrant, elle détruit l’opinion qu’on avait d’elle. Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités, et c’est plutôt alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu’ils découvrent en nous.

 

 

9. De l’obéissance et du renoncement à son propre sens

 

C’est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l’obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même. Il est beaucoup plus sûr d’obéir que de commander. Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour, et ceux-là, toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d’esprit, à moins qu’ils ne se soumettent de tout leur cœur, à la cause de Dieu. Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à la conduite d’un supérieur. Plusieurs s’imaginant qu’ils seraient meilleurs en d’autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d’inclination pour ceux qui pensent comme lui. Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix. Quel est l’homme si éclairé qu’il sache tout parfaitement? Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment, mais écoutez aussi volontiers celui des autres. Si votre sentiment est bon, et qu’à cause de Dieu vous l’abandonniez pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d’avantage. J’ai souvent ouï dire qu’il est plus sûr d’écouter et de recevoir un conseil que de le donner. Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon; mais ne vouloir pas céder aux autres, lorsque l’occasion ou la raison le demande, c’est la marque d’un esprit superbe et opiniâtre.

 

 

10. Qu’il faut éviter les entretiens inutiles

 

Evitez autant que vous pourrez le tumulte du monde, car il y a du danger à s’entretenir des choses du siècle, même avec une intention pure. Bientôt la vanité souille l’âme et la captive. Je voudrais plus souvent m’être tu, et ne m’être point trouvé avec les hommes. D’où vient que nous aimions tant à parler et à converser lorsque si rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit point blessée? C’est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle et un soulagement pour notre cœur fatigué de pensées contradictoires. Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs. Mais souvent, hélas! bien vainement; car cette consolation extérieure n’est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement. Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit. S’il est permis, s’il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier. La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement nous empêchent d’observer notre langue. Cependant de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies selon Dieu et animées d’un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la perfection.

 

 

11. Des moyens d’acquérir la paix intérieure, et du soin d’avancer dans la vertu

 

Nous pourrions jouir d’une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce que disent et de ce que font les autres et de ce dont nous ne sommes point chargés. Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s’embarrasse de soins étrangers, qui cherche à se répandre au-dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même? Heureux les simples, parce qu’ils posséderont une grande paix! Comment quelques saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de contemplation? C’est qu’ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu’ils ont pu ainsi s’unir à Dieu par le fond le plus intime de leur cœur, et s’occuper librement d’eux-mêmes. Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe. Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice, nous n’avons point d’ardeur pour faire chaque jour quelques progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes et moins préoccupés au-dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu et acquérir quelque expérience de la céleste contemplation. Le plus grand, l’unique obstacle, c’est qu’asservis à nos passions et à nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie parfaite des saints. Et, s’il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines. Si tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du ciel. Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent et qui espèrent en sa grâce, et c’est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux. Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée. Mettons donc la cognée à la racine de l’arbre, afin que dégagés des passions, nous possédions notre âme en paix. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits. Mais nous sentons souvent, au contraire, que nous étions meilleurs et que notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu’après plusieurs années de profession. Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour beaucoup d’avoir conservé une partie de sa ferveur. Si nous nous faisions d’abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite aisément et avec joie. Il est dur de renoncer à ses habitudes, mais il est plus dur encore de courber sa propre volonté. Cependant, si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment remporterez-vous des victoires plus difficiles? Résistez dès le commencement à votre inclination, rompez sans aucun retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes difficultés. Oh! si vous considériez quelle paix ce serait pour vous, quelle joie pour les autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d’ardeur pour votre avancement spirituel.

 

 

12. De l’avantage de l’adversité

 

Il nous est bon d’avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles rappellent l’homme à son cœur, et lui font sentir qu’il est en exil, et qu’il ne doit mettre son espérance en aucune chose du monde. Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu’on pense mal ou peu favorablement de nous, quelques bonnes que soient nos actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous prémunir contre la vaine gloire. Car nous avons plus d’empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du cœur, quand les hommes au-dehors nous rabaissent et pensent mal de nous. C’est pourquoi l’homme devrait s’affermir tellement en Dieu, qu’il n’eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines. Lorsque, avec une volonté droite, l’homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu’il n’est capable d’aucun bien sans lui. Alors il s’attriste, il gémit, il prie à cause des maux qu’il souffre. Alors il s’ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ. Alors aussi il comprend bien qu’une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de ce monde.

 

 

13. De la résistance aux tentations

 

Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et d’épreuves. C’est pourquoi il est écrit au livre de Job: La tentation est la vie de l’homme sur la terre. Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l’assiègent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu’un pour le dévorer. Il n’est point d’homme si parfait et si saint qui n’ait quelquefois des tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d’être souvent très utiles à l’homme parce qu’elles l’humilient, le purifient et l’instruisent. Tous les saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c’est par cette voie qu’ils ont avancé; mais ceux qui n’ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut. Il n’y a point d’ordre si saint, ni de lieu si secret, où l’on ne trouve des peines et des tentations. L’homme, tant qu’il vit, n’est jamais entièrement à l’abri des tentations, car nous en portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés. L’une succède à l’autre; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la félicité primitive. Plusieurs cherchent à fuir pour n’être point tentés, et ils y tombent plus gravement. Il ne suffit pas de fuir pour vaincre, mais la patience et la véritable humilité nous rendent plus fort que tous nos ennemis. Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures, avancera peu; au contraire, les tentations reviennent à lui plus promptement et plus violentes. Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté. Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté, mais secourez-le comme vous voudriez qu’on vous secourût vous-même. Le commencement de toutes les tentations est l’inconstance de l’esprit et le peu de confiance en Dieu. Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l’homme faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses. Le feu éprouve le fer, et la tentation, l’homme juste. Nous ne savons souvent ce que nous pouvons, mais la tentation montre ce que nous sommes. Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation, car on triomphe beaucoup plus facilement de l’ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l’âme, et si on le repousse à l’instant même où il se présente pour entrer. C’est ce qui a fait dire à un ancien: Arrêtez le mal dès son origine; le remède vient trop tard quand le mal s’est accru par de longs délais. D’abord une simple pensée s’offre à l’esprit, puis une vive imagination, ensuite le plaisir et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l’ennemi envahit toute l’âme, lorsqu’on ne lui résiste pas dès le commencement. Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s’affaiblit chaque jour, et plus l’ennemi devient fort contre nous. Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur conversion; d’autres, à la fin; il y en a qui souffrent presque toute leur vie. Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l’ordre de la sagesse et de la justice de Dieu qui connaît l’état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de ses élus. C’est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l’espérance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu’il daigne nous secourir dans toutes nos tribulations; car, selon la parole de l’Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation même, de sorte que nous puissions la surmonter. Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu, dans toutes nos tentations, dans toutes nos peines, parce qu’il sauvera et relèvera les humbles d’esprit. Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l’homme a fait de progrès. Le mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage. Il est peu difficile d’être pieux et fervent lorsque l’on n’éprouve rien de pénible; mais celui qui se soutient avec patience au temps de l’adversité donne l’espoir d’un grand avancement. Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux petites, afin qu’humiliés d’être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument jamais d’eux-mêmes dans les grandes.

 

 

14. Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même

 

Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres. En jugeant les autres, l’homme se fatigue vainement; il se trompe le plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s’examinant et se jugeant lui-même, il travaille toujours avec fruit. D’ordinaire nous jugeons les choses selon l’inclination de notre cœur, car l’amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement. Si nous n’avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on résiste à notre sentiment. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne. Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu’ils font, et ils l’ignorent. Ils semblent affermis dans la paix lorsque tout va selon leurs désirs; mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s’émeuvent et tombent dans la tristesse. La diversité des opinions produit souvent des discussions entre les citoyens, et même entre les religieux et les personnes dévotes. On quitte difficilement une vieille habitude, et nul ne se laisse volontiers conduire au-delà de ce qu’il voit. Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration plus que sur la soumission dont Jésus-Christ nous a donné l’exemple, vous serez très peu et très tard éclairé sur la vie spirituelle: car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.

 

 

15. Des œuvres de charité

 

Pour nulle chose au monde ni pour l’amour d’aucun homme, on ne doit faire le moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un service dans le besoin, différer une bonne œuvre ou lui en substituer une meilleure; car alors le bien n’est pas détruit mais il se change en un plus grand. Aucune œuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui est fait par la charité, quelque petit ou quelque vil qu’il soit, produit des fruits abondants. Car Dieu regarde moins à l’action qu’au motif qui fait agir. Celui-là fait beaucoup qui aime beaucoup. Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu’il fait, et il fait bien lorsqu’il subordonne sa volonté à l’utilité publique. Ce qu’on prend pour la charité souvent n’est que la convoitise; car il est rare que l’inclination, la volonté propre, l’espoir de la récompense ou la vue de quelque avantage particulier n’influe pas sur nos actions. Celui qui possède la charité véritable et parfaite ne se recherche en rien; mais son unique désir est que la gloire de Dieu s’opère en toutes choses. Il ne porte envie à personne, parce qu’il ne souhaite aucune faveur particulière, ne met point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu’en Dieu son bonheur. Il n’attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à Dieu, de qui ils découlent comme de leur source, et dans la jouissance duquel tous les saints se reposent à jamais comme dans leur fin dernière. Oh! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui paraîtraient vaines!

 

 

16. Qu’il faut supporter les défauts d’autrui

 

Ce que l’homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le supporter avec patience, jusqu’à ce que Dieu en ordonne autrement. Songez qu’il est peut-être mieux qu’il en soit ainsi, pour vous éprouver dans la patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose. Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles, ou à les supporter avec douceur. Si quelqu’un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez point avec lui; mais confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, afin que sa volonté s’accomplisse et qu’il soit glorifié dans tous ses serviteurs. Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quelles qu’ils soient, parce qu’il y a aussi bien des choses en vous que les autres ont à supporter. Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment pourrez-vous faire que les autres soient selon votre gré? Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons point les nôtres. Nous voulons qu’on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons pas être repris nous-mêmes. Nous sommes choqués qu’on leur laisse une trop grande liberté, et nous ne voulons pas qu’on nous refuse rien. Nous voulons qu’on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons pas qu’on nous contraigne en la moindre chose. Par-là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même mesure pour nous et pour les autres. Si tous étaient parfaits, qu’aurions-nous de leur part à souffrir pour Dieu? Or Dieu l’a ainsi ordonné afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des autres, car chacun a son fardeau; personne n’est sans défauts, nul ne se suffit à soi-même; nul n’est assez sage pour se conduire seul; mais il faut nous supporter, nous consoler, nous aider, nous instruire, nous avertir mutuellement. C’est dans l’adversité qu’on voit le mieux ce que chacun a de vertus. Car les occasions ne rendent pas l’homme fragile, mais elles montrent ce qu’il est.

 

 

17. De la vie religieuse

 

Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres. Ce n’est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n’y être jamais une occasion de plainte et d’y persévérer fidèlement jusqu’à la mort. Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa course! Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous comme exilé et comme étranger sur la terre. Il faut, pour l’amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde, si vous voulez vivre en religieux. L’habit et la tonsure servent peu; c’est le changement de mœurs et la mortification entière des passions qui font le vrai religieux. Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme ne trouvera que tribulation et douleur. Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix qui ne s’efforce point d’être le dernier de tous et soumis à tous. Vous êtes venus pour servir et non pour dominer; sachez que vous êtes appelés pour souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une vaine oisiveté. Ici donc les hommes sont éprouvés, comme l’or dans la fournaise. Ici nul ne peut vivre s’il ne veut s’humilier de tout son cœur à la cause de Dieu.

 

 

18. De l’exemple des saints

 

Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien. Hélas! qu’est-ce que notre vie comparée à la leur? Les saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et d’opprobres. Oh! que de pesantes tribulations ont souffertes les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ! Ils ont haï leur âme en ce monde, pour la posséder dans l’éternité. Oh! quelle vie de renoncements et d’austérités, que celle des saints dans le désert! quelles longues et dures tentations ils ont essuyées! que de fois ils ont été tourmentés par l’ennemi! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu! quelles rigoureuses abstinences ils ont pratiquées! quel zèle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel! quelle forte guerre contre leurs passions! quelle intention pure et droite toujours dirigée vers Dieu! Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prière; et même durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu’ils donnaient à Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu’ils en oubliaient les besoins du corps. Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents; ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie; s’occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction. Ils étaient pauvres des choses de la terre, mais ils étaient riches en grâce et en vertus. Au-dehors tout leur manquait, mais Dieu les fortifiait au-dedans par sa grâce et par ses consolations. Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu et à ses amis familiers. Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui. Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu. Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement. Oh! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution! quelle ardeur pour la prière! quelle émulation de vertu! quelle sévère discipline! que de soumission ils montraient tous pour la règle de leur fondateur! Ce qui nous reste d’eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde. Aujourd’hui on compte pour beaucoup qu’un religieux ne viole point sa règle, et qu’il porte patiemment le joug dont il s’est chargé. O tiédeur, ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l’ancienne ferveur! Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu’à nous rendre la vie ennuyeuse. Plût à Dieu qu’après avoir vu tant d’exemples d’homme vraiment pieux, vous ne laissiez pas entièrement s’assoupir en vous le désir d’avancer dans la vertu!

 

 

19. Des exercices d’un bon religieux

 

La vie d’un vrai religieux doit briller de toutes les vertus, de sorte qu’il soit tel intérieurement qu’il paraît devant les hommes. Et certes il doit être encore bien plus parfait au-dedans qu’il ne le semble au-dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons partout où nous sommes le révérer profondément et marcher en sa présence purs comme des anges. Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme si notre conversion commençait aujourd’hui seulement, et dire: Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de bien commencer maintenant car ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien. La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès, et une grande attention est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n’en prend que rarement ou n’en prend que de faibles? Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières et la moindre omission dans nos exercices a presque toujours une suite fâcheuse. Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu’ils entreprennent, c’est en lui seul qu’ils mettent leur confiance. Car l’homme propose et Dieu dispose, et la voie de l’homme n’est pas en lui. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires par quelque motif pieux ou pour l’utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission. Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c’est une faute grave et qui nous sera funeste. Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes. On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l’égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement. Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l’un et l’autre servent à nos progrès. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir. Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées; car peut-être en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain. Tel qu’un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon. Réprimez l’intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair. Ne soyez jamais tout à fait oisif, mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou travaillez à quelque chose d’utile à la communauté. Il ne faut cependant s’appliquer qu’avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne conviennent pas également à tous. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au-dehors; il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers. Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix. Mais après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s’il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même selon le mouvement de votre dévotion. Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l’un convient mieux à celui-ci, l’autre à celui-là. On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu’on goûte plus aux jours de fêtes, et d’autres aux jours ordinaires. Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et du repos. Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de la joie en Dieu. Il faut, vers l’époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices et implorer avec plus de ferveur les suffrages des saints. Proposons-nous de vivre d’une fête à l’autre comme si nous devions alors sortir de ce monde, et entrer dans l’éternelle fête. Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps par une vie plus pieuse, par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés ni dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons d’efforts pour nous mieux disposer à ce passage. Heureux le serviteur, dit Saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera veillant. Je vous dis en vérité qu’il l’établira sur tous ses biens.

 

 

20. De l’amour de la solitude et du silence

 

Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même et pensez souvent aux bienfaits de Dieu. Laissez là ce qui ne sert qu’à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le coeur que ce qui amuse l’esprit. Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l’oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations. Les plus grands saints évitaient autant qu’il leur était possible le commerce des hommes et préféraient vivre en secret avec Dieu. Un ancien a dit: Toutes les fois que j’ai été dans la compagnie des hommes, j’en suis revenu moins homme que je n’étais. C’est ce que nous éprouvons souvent lorsque nous nous livrons à de longs entretiens. Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles. Il est plus aisé de se tenir chez soi que de se garder de soi-même suffisamment au-dehors. Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit de retirer de la foule avec Jésus. Nul ne se montre sans péril s’il n’aime à demeurer caché. Nul ne parle avec mesure s’il ne se tait volontiers. Nul n’est en sûreté dans les premières places s’il n’aime les dernières. Nul ne commande sans danger s’il n’a pas appris à bien obéir. Nul ne se réjouit avec sécurité s’il ne possède en lui-même le témoignage d’une bonne conscience. Cependant la confiance des saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que fût l’éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n’en étaient ni moins humbles ni moins vigilants. L’assurance des méchants naît, au contraire, de l’orgueil et de la présomption, et finit par l’aveuglement. Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint religieux ou un pieux solitaire. Souvent les meilleurs dans l’estime des hommes ont couru les plus grands dangers à cause de leur trop de confiance. Il est donc utile à plusieurs de n’être pas entièrement délivré des tentations et de souffrir des attaques fréquentes, de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s’élèvent avec orgueil ou qu’ils ne se livrent trop aux consolations du dehors. Oh! si l’on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l’on ne s’occupait du monde, qu’on posséderait une conscience pure! Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu’au salut et à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait! Nul n’est digne des consolations célestes s’il ne s’est exercé longtemps dans la sainte componction. Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre cellule et bannissez-en le bruit du monde; selon qu’il est écrit: Même sur votre couche, que votre coeur soit plein de componction. Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au-dehors. La cellule qu’on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre l’ennui. Si dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce. Dans le silence et le repos, l’âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu’il y a de caché dans l’Ecriture. Là elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits, et elle s’unit d’autant plus familièrement à son Créateur qu’elle vit plus éloignée du tumulte du monde. Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s’approchera de lui avec les saints anges. Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de s’oublier soi-même Il est louable dans un religieux de sortir rarement et de n’aimer ni à voir les hommes ni à être vu d’eux. Pourquoi voulez-vous voir ce qui ne vous est point permis d’avoir? Le monde passe, et sa concupiscence. Les désirs des sens entraînent çà et là; mais l’heure passée, que rapportez-vous, qu’une conscience pesante et un coeur dissipé? Parce qu’on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin. Ainsi toute joie des sens s’insinue avec douceur; mais à la fin elle blesse et tue. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments; or c’est d’eux que tout est fait. Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n’y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes les choses à la fois, que serait-ce qu’une vision vaine? Levez les yeux en haut vers Dieu et priez pour vos péchés et vos négligences. Laissez aux hommes vains les choses vaines; pour vous, ne vous occupez que de ce que Dieu vous commande. Fermez sur vous votre porte et appelez à vous Jésus, votre bien-aimé. Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix. Si vous n’étiez pas sorti et que vous n’eussiez pas entendu quelque bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du coeur.

 

 

21. De la componction du cœur

 

Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline et ne vous livrez pas aux joies insensées. Disposez votre cœur à la componction et vous trouverez la vraie piété. La componction produit beaucoup de bien, qu’on perd bientôt en s’abandonnant aux vains mouvements de son cœur. Chose étrange, qu’un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie, lorsqu’il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme! A cause de la légèreté de notre cœur et de l’oubli de nos défauts, nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer. Il n’y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne conscience. Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l’arrête, pour se recueillir tout entier dans une sainte componction. Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l’appesantir. Combattez généreusement: on triomphe d’une habitude par une autre habitude. Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous voudrez. N’attirez pas à vous les affaires d’autrui et ne vous embarrassez point dans celles des grands. Que votre œil soit ouvert sur vous d’abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin de vous reprendre vous-même. Si vous n’avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux. Il est plus souvent utile et plus sûr de n’avoir pas beaucoup de consolations dans cette vie, et surtout de consolations sensibles. Cependant, si nous sommes privés de consolations divines, ou si nous ne les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction du cœur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors. Reconnaissez que vous êtes indignes des consolations célestes et que vous méritez plutôt de grandes tribulations. Quand l’homme est pénétré d’une parfaite componction, le monde entier lui est alors amer et insupportable. Le juste trouve toujours assez de sujets de s’affliger et de pleurer. Car en considérant soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n’est sans tribulations; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur. Le sujet d’une juste affliction et d’une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel. Si vous pensez plus souvent à votre mort qu’à la longueur de la vie, nul doute que vous n’auriez plus d’ardeur pour vous corriger. Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l’enfer et au purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité. Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu’au cœur, et que nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents. Souvent c’est langueur de l’âme, et notre chair misérable se plaint si aisément. Priez donc humblement le Seigneur qu’il vous donne l’esprit de componction, et dites avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs.

 

 

22. De la considération de la misère humaine

 

En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que Vous-vous tourniez, vous serez misérable si vous ne revenez vers Dieu. Pourquoi vous troublez-vous de ce que rien n’arrive comme vous le désirez et comme vous le voulez? A qui est-ce que tout succède selon sa volonté? Ni à vous, ni à moi, ni à aucun homme sur la terre. Nul en ce monde, fût-il roi ou pape, n’est exempt d’angoisses et de tribulations. Qui donc a le meilleur sort? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu. Dans leur faiblesse et leur peu de lumière, plusieurs disent: Que cet homme a une heureuse vie! qu’il est riche, grand, puissant, élevé! Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont rien; que toujours très incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu’on ne les possède jamais sans défiance et sans crainte. Avoir en abondance les biens du temps, ce n’est pas là le bonheur de l’homme: la médiocrité lui suffit. C’est vraiment une grande misère de vivre sur la terre. Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient amère, parce qu’il sent mieux et voit plus clairement l’infirmité de la nature humaine et sa corruption. Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c’est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l’homme pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché. Car l’homme intérieur est en ce monde étrangement appesanti par les nécessités du corps. Et c’est pourquoi le prophète demandait avec d’ardentes prières d’en être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités. Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable! Car il y en a qui l’embrassent si avidement, leur misère, qu’ayant à peine le nécessaire en travaillant ou en mendiant, ils n’éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s’ils pouvaient toujours vivre ici-bas. O coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre qu’ils ne goûtent rien que ce qui est charnel! Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien n’était rien ce qu’ils ont aimé. Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient aux biens éternels. Tout leur coeur s’élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l’amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre. Ne perdez pas, mon frère, l’espérance d’avancer dans la vie spirituelle: vous en avez encore le temps, c’est l’heure. Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l’accomplissement de vos résolutions? Levez-vous et commencez à l’instant, et dites: Voici le temps d’agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me corriger. Quand la vie vous est pesante et amère, c’est alors le temps de mériter. Il faut passer par le feu et par l’eau, avant d’entrer dans le lieu de rafraîchissement. Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice. Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui et sans douleur. Il nous serait doux de jouir d’un repos exempt de toute misère; mais en perdant l’innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité. Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu jusqu’à ce que l’iniquité passe et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie. Oh! qu’elle est grande la fragilité qui toujours incline l’homme au mal. Vous confessez aujourd’hui vos péchés et vous y retombez le lendemain. Vous vous proposez d’être sur vos gardes et une heure après vous agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé. Nous avons donc grand sujet de nous humilier et de ne nous jamais élever en nous-mêmes, étant si fragiles et inconsistants. Nous pouvons perdre en un moment par notre négligence ce qu’à peine avons-nous acquis par la grâce avec un long travail. Que sera-ce de nous à la fin du jour si nous sommes si lâches dès le matin? Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et en assurance, tandis qu’on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie sainteté! Nous aurions bien besoin d’être instruits encore, et formés à de nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s’il y aurait en nous quelque espérance de changement et d’un plus grand progrès dans la vertu.

 

 

23. De la méditation de la mort

 

C’en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes. L’homme est aujourd’hui, et demain il a disparu, et quand il n’est plus sous les yeux, il passe bien vite de l’esprit. O stupidité et dureté du cœur humain, qui ne pense qu’au présent et ne prévoit pas l’avenir! Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez s’il vous fallait mourir aujourd’hui. Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort. Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort. Si aujourd’hui vous n’êtes pas prêt, comment le serez-vous demain? Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain? Que sert de vivre longtemps puisque nous nous corrigeons si peu? Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes. Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour! Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent, qu’ils sont peu changés, et que ces années ont été stériles! S’il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps. Heureux celui à qui l’heure de sa mort est toujours présent, et qui se prépare chaque jour à mourir! Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par cette voie. Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir; le soir, n’osez pas vous promettre de voir le matin. Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais. Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l’homme viendra à l’heure qu’on n’y pense pas. Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d’avoir été si négligent et si lâche. Qu’heureux et sage est celui qui s’efforce d’être tel dans la vie qu’il souhaite d’être trouvé à la mort. Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait mépris du monde, le désir ardent d’avancer dans la vertu, l’amour de la régularité, le travail de la pénitence, l’abnégation de soi-même et la constance à souffrir toutes sortes d’adversités pour l’amour de Jésus-Christ. Vous pourrez faire beaucoup de bien tandis que vous êtes en santé; mais, malade, je ne sais ce que vous pourrez. Il en est peu que la maladie rend meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de fréquents pèlerinages. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans l’avenir; car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez. Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que d’espérer dans le secours des autres. Si vous n’avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s’inquiétera de vous dans l’avenir? Maintenant le temps est d’un grand prix. Voici maintenant le temps propice, voici le jour du salut. Mais, ô douleur! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à mériter de vivre éternellement! Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre âme, et je ne sais si vous l’obtiendrez. Ah! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer si vous étiez à présent toujours en crainte de la mort! Etudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu’à l’heure de la mort vous ayez plus sujet de vous réjouir que de craindre. Apprenez maintenant à mourir au monde afin de commencer alors à vivre avec Jésus-Christ. Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à Jésus-Christ. Châtiez maintenant votre corps par la pénitence afin que vous puissiez alors avoir une solide confiance. Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n’avez pas un seul jour d’assuré? Combien ont été trompés et arrachés subitement de leur corps! Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d’un coup d’épée; celui-ci s’est noyé, celui-là s’est brisé en tombant d’un lieu élevé; l’un a expiré en mangeant, l’autre en jouant; l’un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main des voleurs! Et ainsi la fin de tous est la mort, et la vie des hommes passe comme l’ombre. Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous? Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort. Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles. Ne pensez qu’à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu. Faites-vous maintenant des amis, en honorant les saints et en imitant leurs œuvres, afin qu’arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont rien. Conservez votre cœur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que vous n’avez point ici-bas de demeure permanente. Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel afin que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.

 

 

24. Du jugement et des peines des pécheurs

 

En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout devant le Juge sévère à qui rien n’est caché, qu’on n’apaise point par des présents, qui ne reçoit point d’excuses, mais qui jugera selon la justice. Pécheur misérable et insensé! que répondrez-vous à Dieu, qui sait tous vos crimes, vous qui tremblez quelquefois à l’aspect d’un homme irrité? Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour où nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un fardeau assez pesant? Maintenant votre travail produit son fruit: vos larmes sont agréées, vos gémissements écoutés, votre douleur satisfait à Dieu et purifie votre âme. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l’homme patient qui, en butte aux outrages, s’afflige plus de la malice d’autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour ceux qui le contristent, et leur pardonne du fond du cœur; qui, s’il a peiné les autres, est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu’à la colère; qui se fait violence à lui-même, et s’efforce d’assujettir entièrement la chair à l’esprit. Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d’attendre de les expier en l’autre vie. Oh! combien nous nous trompons nous-mêmes par l’amour désordonné que nous avons pour notre chair. Que dévorera ce feu, sinon vos péchés? Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus ensuite votre châtiment sera terrible et plus vous amassez pour le feu éternel. L’homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché. Là les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants tourmentés par une faim et une soif extrêmes. Là les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur. Chaque vice aura son tourment propre. Là les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable indigence. Là une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure pénitence. Ici quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là nul repos, nulle consolation pour les damnés. Soyez donc maintenant plein d’appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux. Car les justes alors s’élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront opprimés et méprisés. Alors se lèvera pour juger celui qui se soumet aujourd’hui humblement aux jugements des hommes. Alors l’humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l’épouvante environnera le superbe. Alors on verra qu’il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable pour Jésus-Christ. Alors on s’applaudira des tribulations souffertes avec patience, et toute iniquité sera muette. Alors tous les justes seront transportés d’allégresse, et tous les impies consternés de douleur. Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les délices. Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur éclat. Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d’or. Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence du siècle. Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d’une bonne conscience que dans une docte philosophie. Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance que tous les trésors de la terre. Alors le souvenir d’une pieuse prière vous sera de plus de consolation que celui d’un repas splendide. Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que de longs entretiens. Alors les œuvres saintes l’emporteront sur les beaux discours. Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre. Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances afin d’être alors délivré de souffrances plus grandes. Eprouvez ici d’abord ce que vous pourrez dans la suite. Si vous ne pouvez maintenant souffrir ce peu de chose, comment supporterez-vous les tourments éternels? Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d’impatience, que sera-ce donc alors des tortures de l’enfer? Il y a, n’en doutez point, deux joies qu’on ne peut réunir: vous ne pouvez goûter ici-bas les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ. Si vous aviez vécu jusqu’à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous servirait-il, s’il vous fallait mourir à l’instant? Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul. Car celui qui aime Dieu de tout son cœur ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le jugement, ni l’enfer, parce que l’amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu. Mais celui qui aime encore le péché, il n’est pas surprenant qu’il redoute la mort et le jugement. Cependant, si l’amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu’au moins la crainte du feu vous retienne. Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le bien, mais il tombera bientôt dans les pièges du démon.

 

 

25. Qu’il faut travailler avec ferveur à l’amendement de sa vie

 

Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu et faites-vous souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle? N’était-ce pas afin de vivre pour Dieu et devenir un homme spirituel? Embrasez-vous du désir d’avancer parce que vous recevrez bientôt la récompense de vos travaux, et qu’alors il n’y aura plus ni crainte ni douleur. Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos; que dis-je? une joie éternelle! Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle et magnifique dans ses récompenses. Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas vous livrer à une sécurité trop profonde de peur de tomber dans le relâchement ou la présomption. Un homme qui flottait souvent, plein d’anxiété, entre la crainte et l’espérance, étant un jour accablé de tristesse, entra dans une église; et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en lui-même: Oh! si je savais que je dusse persévérer! Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que voudriez-vous faire? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la paix. Consolé à l’instant même et fortifié, il s’abandonna sans réserve à la volonté de Dieu et ses agitations cessèrent. Il ne voulut point rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l’avenir; mais il s’appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu et ce qui lui plaît davantage, afin de commencer et d’achever tout ce qui est bien. Espérez en Dieu, dit le Prophète, et faites le bien; habitez en paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses. Une chose refroidit en quelques-uns l’ardeur d’avancer et de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat. En effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s’efforcent avec plus de courage de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leur penchant. Car l’homme fait d’autant plus de progrès et mérite d’autant plus de grâce, qu’il se surmonte lui-même et se mortifie davantage. Il est vrai que tous n’ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à eux-mêmes. Cependant un homme animé d’un zèle ardent avancera bien plus, même avec de nombreuses passions, qu’un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu. Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s’arracher avec violence à ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a le plus grand besoin. Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous déplaisent le plus dans les autres. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples ou si vous les entendez raconter, animez-vous à les imiter. Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la même faute; ou, si vous l’avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger promptement. Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi. Qu’il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles observateurs de la règle! Qu’il est triste, au contraire, et pénible d’en voir qui ne vivent pas dans l’ordre et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés! Qu’on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son coeur à des choses dont on n’est point chargé! Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours présent. Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d’avoir jusqu’ici fait si peu d’efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez depuis si longtemps entré dans la voie de Dieu. Un religieux qui s’exerce à méditer sérieusement et avec piété la vie très sainte et la passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire, et il n’a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur. Ah! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt suffisamment instruits! Un religieux fervent reçoit bien ce qu’on lui commande et s’y soumet sans peine. Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation et ne trouve de tous côtés que la gêne, parce qu’il est privé des consolations intérieures et qu’il lui est interdit d’en chercher au-dehors. Un religieux qui s’affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles. Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans l’angoisse; car toujours quelque chose lui déplaira. Comment font tant d’autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite discipline? Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très pauvrement et grossièrement vêtus. Ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline. Considérez les chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu. Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d’un si saint exercice lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur. Oh! si vous n’aviez autre chose à faire qu’à louer de coeur et de bouche, perpétuellement, le Seigneur notre Dieu! Si jamais vous n’aviez besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices spirituels! Vous seriez alors beaucoup plus heureux qu’à présent, assujetti comme vous l’êtes au corps et à toutes ses nécessités. Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités et que nous n’eussions à songer qu’à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas, si rarement! Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c’est alors qu’il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu’il est, quoiqu’il arrive, toujours satisfait. Alors il ne se réjouit d’aucune prospérité et


aucun revers ne le contriste; mais il s’abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui au contraire tout vit, et à qui tout obéit sans délai. Souvenez-vous toujours que votre fin approche et que le temps perdu ne revient point. Les vertus ne s’acquièrent qu’avec beaucoup de soins et des efforts constants. Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble. Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix et vous sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu et de l’amour de la vertu. L’homme fervent et zélé est prêt à tout. Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions que de supporter les fatigues du corps. Celui qui n’évite pas les petites fautes tombe peu à peu dans les grandes. Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit. Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoiqu’il en soit des autres, ne vous négligez pas vous-même. Vous ne ferez de progrès qu’autant que vous vous ferez violence.

 

 

Livre deuxième – Instruction pour avancer dans la vie intérieure


 

1. De la conversation intérieure

 

Le royaume de Dieu est au dedans de vous, dit le Seigneur. Revenez à Dieu de tout votre cœur, laissez là ce misérable monde, et votre âme trouvera le repos. Apprenez à mépriser les choses extérieures et à vous donner aux intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous. Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l’Esprit Saint, ce qui n’est pas donné aux impies. Jésus-Christ viendra à vous et il vous remplira de ses consolations, si vous lui préparez au-dedans de vous une demeure digne de lui. Toute sa gloire et toute sa beauté est intérieure; c’est dans le secret du cœur qu’il se plaît. Il visite souvent l’homme intérieur et ses entretiens sont doux, ses consolations ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité incompréhensible. Ame fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre cœur pour l’époux, afin qu’il daigne venir et habiter en vous. Car il a dit: Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Laissez donc entrer Jésus en vous, et n’y laissez entrer que lui. Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche et lui seul vous suffit. Il veillera sur vous, il prendra de vous un soin fidèle en toutes choses, de sorte que vous n’aurez plus besoin de rien attendre des hommes. Car les hommes changent vite et vous manquent tout d’un coup; mais Jésus-Christ demeure éternellement: inébranlable dans sa constance, il est près de vous jusqu’à la fin. On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien qu’il vous soit utile et que vous soyez chers l’un à l’autre, et il n’y a pas lieu de s’attrister beaucoup si quelquefois il vous traverse et s’élève contre vous. Ceux qui sont aujourd’hui pour vous pourront être demain contre vous et réciproquement: les hommes changent comme le vent. Mettez en Dieu toute votre confiance: qu’il soit votre crainte et votre amour; il répondra pour vous et il fera ce qui est le meilleur. Vous n’avez point ici de demeure stable; en quelque lieu que vous soyez vous êtes étranger et voyageur, et vous n’aurez jamais de repos que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ. Que cherchez-vous autour de vous? Ce n’est pas ici le lieu de votre repos. Votre demeure doit être dans le ciel et vous ne devez regarder toutes les choses de la terre que comme en passant. Tout passe, et vous passez avec tout le reste. Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit de peur d’en devenir l’esclave et de vous perdre. Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière vers Jésus-Christ. Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes, reposez-vous dans la passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses plaies sacrées. Car, si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation; vous vous inquiéterez peu du mépris des hommes et vous supporterez aisément les paroles médisantes. Jésus-Christ aussi a été méprisé des hommes en ce monde, et dans les plus extrêmes angoisses, abandonné des siens, de ses amis, de ses proches, au milieu des opprobres. Jésus-Christ a voulu souffrir et être méprisé; et vous osez vous plaindre de quelque chose! Jésus-Christ a eu des ennemis et des détracteurs, et vous voudriez n’avoir que des amis et des bienfaiteurs! Comment votre patience méritera-t’elle d’être couronnée s’il ne vous arrive rien de pénible? Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jésus-Christ? Souffrez avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si vous voulez régner avec Jésus-Christ. Si une seule fois vous étiez entré bien avant dans le cœur de Jésus, et que vous eussiez ressenti quelque mouvement de son amour, que vous auriez peu de souci de ce qui peut vous contrarier ou vous plaire! Vous vous réjouiriez d’un outrage reçu parce que l’amour de Jésus apprend à l’homme à se mépriser lui-même. Celui qui aime Jésus et la vérité, un homme vraiment intérieur et dégagé de toute affection déréglée, peut librement s’approcher de Dieu et, s’élevant en esprit au-dessus de soi-même, se reposer en lui par une jouissance anticipée. Celui qui estime les choses suivant ce qu’elles sont et non d’après les discours et l’opinion des hommes, est vraiment sage; et c’est Dieu qui l’instruit plus que les hommes. Celui qui vit au-dedans de lui-même et qui s’inquiète peu des choses du dehors, tous les lieux lui sont bons et tous les temps pour remplir ses pieux exercices. Un homme intérieur se recueille bien vite parce qu’il ne se répand jamais tout entier au-dehors. Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certain temps, ne le troublent point; mais il se prête aux choses selon qu’elles arrivent. Celui qui a établi l’ordre au-dedans de soi ne se tourmente guère de ce qu’il y a de bien ou de mal dans les autres. L’on n’a de distractions et d’obstacles qu’autant que l’on s’en crée soi-même. Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché, tout contribuerait à votre bien et à votre progrès. Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce que vous n’êtes pas encore tout à fait mort à vous-même et séparé des choses de la terre. Rien n’embarrasse et ne souille tant le cœur de l’homme que l’amour impur des créatures. Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les choses du ciel et goûter souvent les joies intérieures.

 

 

2. Qu’il faut s’abandonner à Dieu en esprit d’humilité

 

Inquiétez-vous peu qui est pour vous ou contre vous; mais prenez soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites. Ayez la conscience pure et Dieu prendra votre défense. Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut protéger. Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu sans doute vous assistera. Il sait le temps et la manière de vous délivrer: abandonnez-vous donc à lui. C’est de Dieu que vient le secours, c’est lui qui délivre de la confusion. Il est souvent très utile, pour nous retenir dans une plus grande humilité, que les autres soient instruits de nos défauts et qu’ils nous les reprochent. Quand un homme s’humilie de ses défauts, il apaise aisément les autres et se concilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui. Dieu protège l’humble et le délivre, il aime l’humble et le console, il s’incline vers l’humble et lui prodigue ses grâces, et après l’abaissement, il l’élève dans la gloire. Il révèle à l’humble ses secrets, il l’invite et l’attire doucement à lui. Quelque affront qu’il reçoive, l’humble vit encore en paix, parce qu’il s’appuie sur Dieu et non sur le monde. Ne pensez pas avoir fait de progrès si vous ne vous croyez au-dessous de tous les autres.

 

 

3. De l’homme pacifique

 

Conservez-vous premièrement dans la paix: et alors vous pourrez la donner aux autres. Le pacifique est plus utile que le savant. Un homme passionné change le bien en mal, et croit le mal aisément. L’homme paisible et bon ramène tout au bien. Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais l’homme inquiet et mécontent est agité de divers soupçons: il n’a jamais de repos, et n’en laisse point aux autres. Il dit souvent ce qu’il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu’il faudrait faire. Attentif aux devoirs des autres, il néglige ses propres devoirs. Ayez donc premièrement du zèle pour vous-même, et vous pourrez ensuite avec justice l’étendre sur le prochain. Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas recevoir les excuses des autres. Il serait plus juste de vous accuser vous-même et d’excuser votre frère. Si vous voulez qu’on vous supporte, supportez aussi les autres. Voyez combien vous êtes loin encore de la vraie charité et de l’humilité, qui jamais ne s’irrite et ne s’indigne que contre elle-même. Ce n’est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et bons, car cela plaît naturellement à tous; chacun aime son repos, et s’affectionne à ceux qui partagent ses sentiments. Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans règle, ou qui nous contrarient, c’est une grande grâce, une vertu courageuse digne d’être louée. Il y en a qui sont en paix avec eux-mêmes et avec les autres. Et il y en a qui n’ont point la paix, et qui troublent celle d’autrui: ils sont à charge aux autres, et plus à charge à eux-mêmes. Il y en a, enfin, qui se maintiennent dans la paix et qui s’efforcent de la rendre aux autres. Au reste toute notre paix dans cette misérable vie, consiste plus dans une souffrance humble que dans l’exemption de la souffrance. Qui sait le mieux souffrir possédera la plus grande paix. Celui-là est vainqueur de soi et maître du monde, ami de Jésus-Christ et héritier du ciel.

 

 

4. De la pureté d’esprit et de la droiture d’intention

 

L’homme s’élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité et la pureté. La simplicité doit être dans l’intention, et la pureté dans l’affection. La simplicité cherche Dieu, la pureté le trouve et le goûte. Nulle bonne œuvre ne vous sera difficile si vous êtes libre au-dedans de toute affection déréglée. Si vous ne voulez que ce que Dieu veut et ce qui est utile au prochain, vous jouirez de la liberté intérieure. Si votre cœur était droit, alors toute créature vous serait un miroir de vie et un livre rempli de saintes instructions. Il n’est point de créature si petite et si vile qui ne présente quelque image de la bonté de Dieu. Si vous aviez en vous assez d’innocence et de pureté, vous verriez tout sans obstacle. Un cœur pur pénètre le ciel et l’enfer. Chacun juge des choses du dehors selon ce qu’il est au-dedans de lui-même. S’il est quelque joie dans le monde, le cœur pur la possède. Et s’il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont connues de la mauvaise conscience. Comme le fer mis au feu perd sa rouille et devient tout étincelant, ainsi celui qui se donne sans réserve à Dieu se dépouille de sa langueur et se change en un homme nouveau. Quand l’homme commence à tomber dans la tiédeur, alors il craint le moindre travail et reçoit avidement les consolations du dehors. Mais quand il commence à se vaincre parfaitement et à marcher avec courage dans la voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui était le plus pénible.

 

 

5. De la considération de soi-même

 

Nous ne devons pas trop compter sur nous-mêmes, parce que souvent la grâce et le jugement nous manquent. Nous n’avons en nous que peu de lumière, et ce peu, il est aisé de le perdre par négligence. Souvent nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au-dedans de nous. A de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses. Quelquefois nous sommes mus par la passion et nous croyons que c’est par le zèle. Nous relevons de petites fautes dans les autres et nous nous en permettons de plus grandes. Nous sentons bien vite et nous pesons ce que nous souffrons des autres; mais tout ce qu’ils ont à souffrir de nous, nous n’y songeons point. Qui se jugerait équitablement soi-même, sentirait qu’il n’a droit de juger personne sévèrement. L’homme intérieur préfère le soin de soi-même à tout autre soin: et lorsqu’on est attentif à soi, on se tait aisément sur les autres. Vous ne serez jamais un homme intérieur et vraiment pieux, si vous ne gardez le silence sur ce qui vous est étranger, et si vous ne vous occupez principalement de vous-même. Si vous n’avez que Dieu et vous-même en vue, vous serez peu touché de ce que vous apercevrez au-dehors. Où êtes-vous quand vous n’êtes pas présent à vous-même? Et que vous revient-il d’avoir tout parcouru, et de vous être oublié? Si vous voulez posséder la paix et être véritablement uni à Dieu, il faut laisser là tout le reste, et ne penser qu’à vous seul. Vous ferez de grands progrès si vous vous dégagez de tous les soins du temps. Vous serez, au contraire, fatigué bien vite, si vous comptez pour quelque chose ce qui n’est que de ce monde. Qu’il n’y ait rien de grand à vos yeux, d’élevé, de doux, d’aimable, que Dieu seul, ou ce qui vient de Dieu. Regardez comme une pure vanité toute consolation qui repose sur la créature. L’âme qui aime Dieu méprise tout ce qui est au-dessous de Dieu. Dieu seul, éternel, immense et remplissant tout, est la consolation de l’âme et la vraie joie du coeur.

 

 

6. De la joie d’une bonne conscience

 

La gloire de l’homme de bien est le témoignage de sa conscience. Ayez la conscience pure et vous posséderez toujours la joie. La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses et elle est pleine de joie dans les adversités. La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée. Vous jouirez d’un repos ravissant si votre cœur ne vous reproche rien. Ne vous réjouissez que d’avoir fait le bien. Les méchants n’ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la paix intérieure, parce qu’il n’y a point de paix pour l’impie, dit le Seigneur. Et s’ils disent: Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas sur nous; et qui oserait nous nuire? ne les croyez pas car la colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs oeuvres seront réduites à rien, et leurs pensées périront. Se faire un sujet de gloire de la tribulation n’est pas difficile à celui qui aime: car se glorifier ainsi, c’est se glorifier dans la croix de Jésus-Christ. La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte. La tristesse accompagne toujours la gloire du monde. La gloire des bons est dans leur conscience et non dans la bouche des hommes. L’allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la vérité. Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du temps. Et celui qui recherche la gloire du temps et ne la méprise pas de toute son âme montre qu’il aime peu la gloire éternelle. Il jouit d’une grande tranquillité de cœur, celui que n’émeut ni la louange ni le blâme. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est pure. Vous n’êtes pas plus saint parce qu’on vous loue, ni plus imparfait parce qu’on vous blâme. Vous êtes ce que vous êtes, et tout ce qu’on pourra dire ne vous fera pas plus grand que vous ne l’êtes aux yeux de Dieu. Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous. L’homme voit le visage, mais Dieu voit le cœur. L’homme regarde les actions; mais Dieu pèse l’intention. Faire toujours bien et s’estimer peu, c’est le signe d’une âme humble. Ne vouloir de consolation d’aucune créature, c’est la marque d’une grande pureté et d’une grande confiance intérieure. Quand on ne cherche au-dehors aucun témoignage en sa faveur, il est manifeste qu’on s’est entièrement remis à Dieu. Car ce n’est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé, dit Saint Paul, mais celui que Dieu recommande. Avoir toujours Dieu présent au-dedans de soi et ne tenir à rien au-dehors, c’est l’état de l’homme intérieur.

 

 

7. Qu’il faut aimer Jésus-Christ par-dessus toutes choses

 

Heureux celui qui comprend ce que c’est que d’aimer Jésus, et de se mépriser soi-même à cause de Jésus. Il faut que notre amour pour lui nous détache de tout autre amour, parce que Jésus veut être aimé seul par-dessus toutes choses. L’amour de la créature est trompeur et passe bientôt; l’amour de Jésus est stable et fidèle. Celui qui s’attache à la créature tombera avec elle; celui qui s’attache à Jésus sera pour jamais affermi. Aimez et conservez pour ami Celui qui ne vous quittera point alors que tous vous abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous laissera point périr. Que vous le vouliez ou non, il vous faudra un jour être séparé de tout. Vivant et mourant, tenez-vous donc près de Jésus et confiez-vous à la fidélité de celui qui seul peut vous secourir lorsque tout vous manquera. Tel est votre bien-aimé, qu’il ne veut point de partage; il veut posséder seul votre cœur et y régner comme un roi sur le trône qui est à lui. Si vous saviez bannir de votre âme toutes les créatures, Jésus se plairait à demeurer en vous. Vous trouverez avoir perdu presque tout ce que vous aurez établi sur les hommes et non sur Jésus! Ne vous appuyez point sur un roseau qu’agite le vent et n’y mettez pas votre confiance, car toute chair est comme l’herbe, et sa gloire passe comme la fleur des champs. Vous serez trompé souvent si vous jugez des hommes d’après ce qui paraît au-dehors; au lieu des avantages et du soulagement que vous cherchez en eux, vous n’éprouverez presque toujours que du préjudice. Cherchez Jésus en tout, et en tout vous trouverez Jésus. Si vous vous cherchez vous-même, vous vous trouverez aussi, mais pour votre perte. Car l’homme qui ne cherche pas Jésus se nuit plus à lui-même que tous ses ennemis et que le monde entier.

 

8. De la familiarité que l’amour établit entre Jésus et l’âme fidèle

 

Quand Jésus est présent, tout est doux et rien ne semble difficile; mais quand Jésus se retire, tout fatigue. Quand Jésus ne parle pas au-dedans, nulle consolation n’a de prix; mais si Jésus dit une seule parole, on est merveilleusement consolé. Marie-Madeleine ne se leva-t’elle pas aussitôt du lit où elle pleurait, lorsque Marthe lui dit: Le maître est là, et vous appelle? Heureux moment où Jésus appelle des larmes à la joie de l’esprit! Combien, sans Jésus, n’êtes-vous pas aride et insensible! Et quelle vanité, quelle folie, si vous désirez autre chose que Jésus-Christ! Ne serait-ce pas une plus grande perte que si vous aviez perdu le monde entier? Que peut vous donner le monde sans Jésus? Etre sans Jésus, c’est un insupportable enfer; être avec Jésus, c’est un paradis de délices. Si Jésus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire. Qui trouve Jésus trouve un trésor immense, ou plutôt un bien au-dessus de tout bien. Qui perd Jésus perd plus et beaucoup plus que s’il perdait le monde entier. Vivre sans Jésus, c’est le comble de l’indigence; être uni à Jésus, c’est posséder des richesses infinies. C’est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir près de soi. Soyez humble et pacifique, et Jésus sera avec vous. Que votre vie soit pieuse et calme, et Jésus demeurera près de vous. Vous éloignerez bientôt Jésus et vous perdrez sa grâce, si vous voulez vous répandre au-dehors. Et si vous l’éloignez et le perdez, qui sera votre refuge et quel autre ami chercherez-vous? Vous ne sauriez vivre heureux sans ami; et si Jésus n’est pas pour vous un ami au-dessus de tous les autres, n’attendez que tristesse et désolation. Qu’insensé vous êtes, si vous mettez en quelque autre votre confiance ou votre joie! Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d’être dans la disgrâce de Jésus. Qu’il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher. Aimez tous les autres pour Jésus, et Jésus pour lui-même. Lui seul doit être aimé uniquement, parce qu’il est le seul ami bon, fidèle, entre tous les amis. Aimez en lui et à cause de lui vos amis et vos ennemis, et priez-le pour tous afin que tous le connaissent et l’aiment. Ne souhaitez jamais d’obtenir aucune préférence dans l’estime ou l’amour des hommes; car cela n’appartient qu’à Dieu, qui n’a point d’égal. Ne désirez point que quelqu’un s’occupe de vous dans son cœur, et ne soyez vous-même préoccupé de l’amour de personne; mais que Jésus soit en vous et en tout homme de bien Soyez pur et libre au-dedans, sans aucune attache à la créature. Il vous faut être dépouillé de tout, et offrir à Dieu un cœur pur, si vous voulez être libre et goûter comme le Seigneur est doux. Et certes, jamais vous n’y parviendrez si sa grâce ne vous prévient et ne vous attire: de sorte qu’ayant exclu et banni tout le reste, vous soyez seul uni à lui seul. Car lorsque la grâce de Dieu visite l’homme, alors il peut tout; et quand elle se retire, alors il est pauvre et infirme, et ne semble réservé qu’aux châtiments. En cet état même, il ne doit ni se laisser abattre ni désespérer, mais il doit se soumettre avec calme à la volonté de Dieu et souffrir pour l’amour de Jésus-Christ tout ce qui lui arrive: car l’été succède à l’hiver, après la nuit revient le jour, et après la tempête une grande sérénité.

 

 

 

9. De la privation de toute consolation

 

Il n’est pas difficile de mépriser les consolations humaines quand on jouit des consolations divines. Mais il est grand et très grand de consentir à être privé tout à la fois des consolations des hommes et de celles de Dieu, de supporter volontairement pour sa gloire cet exil du cœur, de ne se rechercher en rien, et de ne faire aucun retour sur ses propres mérites. Qu’y a-t’il d’étonnant si vous êtes rempli d’allégresse et de ferveur lorsque la grâce descend en vous? C’est pour tous l’heure désirable. Il avance aisément et avec joie, celui que la grâce soulève. Comment sentirait-il son fardeau, quand il est porté par le Tout-Puissant et conduit par le guide suprême? Toujours nous cherchons quelque soulagement, et difficilement l’homme se dépouille de lui-même. Fidèle à son évêque, le saint martyr Laurent vainquit le siècle parce qu’il méprisa tout ce que le monde offre de séduisant, et qu’il souffrit en paix, pour l’amour de Jésus-Christ, d’être séparé du souverain prêtre de Dieu, de Sixte, qu’il aimait avec une vive tendresse. Pour l’amour du Créateur surmontant l’amour de l’homme, aux consolations humaines il préféra le bon plaisir divin. Et vous aussi, apprenez donc à quitter, pour l’amour de Dieu, l’ami le plus cher et le plus intime. Et ne murmurez point s’il arrive que votre ami vous abandonne, sachant qu’après tout il faudra bien un jour se séparer tous. Ce n’est pas sans combattre beaucoup et longtemps en lui-même, que l’homme apprend à se vaincre pleinement et à reporter en Dieu toutes ses affections. Lorsqu’il s’appuie sur lui-même, il se laisse aisément aller aux consolations humaines. Mais celui qui a vraiment l’amour de Jésus-Christ et le zèle de la vertu ne cède point à l’attrait des consolations, et ne cherche point les douceurs sensibles; il désire plutôt de fortes épreuves, et de souffrir de durs travaux pour Jésus-Christ. Quand donc Dieu vous accorde quelque consolation spirituelle, recevez-la avec actions de grâces; mais reconnaissez-y le don de Dieu et non votre propre mérite. Ne vous en élevez pas, n’en ayez point trop de joie, n’en concevez pas une vaine présomption. Que cette grâce, au contraire, vous rende plus humble, plus vigilant, plus timide dans toutes vos actions; car ce moment passera et sera suivi de la tentation. Quand la consolation vous est ôtée, ne vous découragez pas aussitôt; mais attendez avec humilité et avec patience que Dieu vous visite de nouveau: car il est tout-puissant pour vous consoler encore plus. Cela n’est ni nouveau ni étrange pour ceux qui ont l’expérience des voies de Dieu: les grands saints et les anciens prophètes ont souvent éprouvé ces vicissitudes. Un d’eux, sentant la présence de la grâce, s’écriait: J’ai dit dans mon abondance: Je ne serai jamais ébranlé! Mais la grâce s’étant retirée, il ajoutait: Vous avez détourné de moi votre face, et j’ai été rempli de trouble. Dans ce trouble cependant, il ne désespère point; mais il prie le Seigneur avec plus d’insistance, disant: Seigneur, je crierai vers vous, et j’implorerai mon Dieu. Enfin il recueille le fruit de sa prière et il témoigne qu’il a été exaucé: Le Seigneur m’a écouté, il a eu pitié de moi, le Seigneur s’est fait mon appui. Mais comment? Vous avez, dit-il, changé mes gémissements en chants d’allégresse, et vous m’avez environné de joie. Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands saints, nous ne devons pas perdre courage, pauvres infirmes que nous sommes, si quelquefois nous éprouvons de la ferveur et quelquefois du refroidissement: car l’esprit de Dieu vient et se retire comme il lui plaît. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: Vous visitez l’homme dès le matin, et aussitôt vous l’éprouvez. En quoi donc espérer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n’est uniquement dans la grande miséricorde de mon Dieu et dans l’attente de la grâce céleste? Car, soit que j’aie près de moi des hommes vertueux, des religieux fervents, des amis fidèles; soit que je lise de saints livres et d’éloquents traités, soit que j’entende le doux chant des hymnes, tout cela aide peu et ne touche guère quand la grâce se retire, et que je suis délaissé dans ma propre indigence. Alors il n’est point de meilleur remède qu’une humble patience et l’abandon de soi-même à la volonté de Dieu. Je n’ai jamais rencontré d’homme si pieux et si parfait qui n’ait éprouvé quelquefois cette privation de la grâce et une diminution de ferveur. Nul saint n’a été ravi si haut ni si rempli de lumière qu’il n’ait été tenté avant ou après. Car il n’est pas digne d’être élevé jusqu’à la contemplation de Dieu, celui qui n’a pas souffert pour Dieu quelque tribulation. La tentation annonce d’ordinaire la consolation qui doit suivre. Car la consolation céleste est promise à ceux qu’a éprouvés la tentation. Celui qui vaincra, dit le Seigneur, je lui donnerai à manger du fruit de l’arbre de vie. La consolation divine est donnée afin que l’homme ait plus de force pour soutenir l’adversité. La tentation vient après, afin qu’il ne s’enorgueillisse pas du bien. Car Satan ne dort point, et la chair n’est pas encore morte: c’est pourquoi ne cessez de vous préparer au combat, parce qu’à droite et à gauche sont des ennemis qui ne se reposent jamais.

 

10. De la reconnaissance pour la grâce de Dieu

 

Pourquoi cherchez-vous le repos lorsque vous êtes né pour le travail? Disposez-vous à la patience plutôt qu’aux consolations, et à porter la croix plutôt qu’à goûter la joie. Quel est l’homme du siècle qui ne reçut volontiers les joies et les consolations spirituelles, s’il pouvait en jouir toujours? Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde et toutes les voluptés de la chair. Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices spirituelles sont seules douces et chastes, nées des vertus et répandues par Dieu dans les cœurs purs. Mais nul ne peut jouir toujours à son gré des consolations divines, parce que la tentation ne cesse jamais longtemps. Une fausse liberté d’esprit et une grande confiance en soi-même forment un grand obstacle aux visites d’en-haut. Dieu accorde à l’homme un grand bien en lui donnant la grâce de la consolation; mais l’homme fait un grand mal quand il ne remercie pas Dieu de ce don et ne le lui rapporte pas tout entier. Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c’est que nous sommes ingrats envers son auteur, et que nous ne remontons point à sa source première. Car la grâce n’est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude, et Dieu ordinairement donne à l’humble ce qu’il ôte au superbe. Je ne veux point de la consolation qui m’ôte la componction; je n’aspire point à la contemplation qui conduit à l’orgueil. Car tout ce qui est élevé n’est pas saint; tout ce qui est doux n’est pas bon; tout désir n’est pas pur; tout ce qui est cher à l’homme n’est pas agréable à Dieu. J’aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me renoncer moi-même. L’homme instruit par le don de la grâce et par sa privation n’osera s’attribuer aucun bien, mais plutôt il confessera son indigence et sa nudité. Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l’imputez qu’à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces; et reconnaissez que n’ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du péché. Mettez-vous toujours à la dernière place et la première vous sera donnée; car ce qui est le plus élevé s’appuie sur ce qui est le plus bas. Les plus grands saints aux yeux de Dieu sont les plus petits à leurs propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles dans leur coeur. Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides d’une gloire vaine. Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s’élever en eux-mêmes. Rapportant à Dieu tout ce qu’ils ont reçu de bien, ils ne recherchent point la gloire que donnent les hommes et ne veulent que celle qui vient de Dieu seul; leur unique but, leur unique désir, est qu’il soit glorifié en lui-même et dans tous les saints, par-dessus toutes choses. Soyez donc reconnaissants des moindres grâces et vous mériterez d’en recevoir de plus grandes. Que le plus léger don, la plus petite faveur aient pour vous autant de prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière. Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu’il donne ne vous paraîtra petit ni méprisable; car peut-il être quelque chose de tel dans ce qui vient d’un Dieu infini? Vous envoie-t’il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec joie, car c’est toujours pour notre salut qu’il fait ou qu’il permet tout ce qui nous arrive. Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu’il vous la donne, patient lorsqu’il vous l’ôte. Priez pour qu’elle vous soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.

 

 

 

11. Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de Jésus-Christ

 

Il y en a beaucoup qui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu consentent à porter sa Croix. Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances. Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son abstinence. Tous veulent partager sa joie; mais peu veulent souffrir quelque chose pour lui. Plusieurs suivent Jésus jusqu’à la fraction du pain, mais peu jusqu’à boire le calice de sa passion. Plusieurs admirent ses miracles; mais peu goûtent l’ignominie de sa Croix. Plusieurs aiment Jésus pendant qu’il ne leur arrive aucune adversité. Plusieurs le louent et le bénissent, tandis qu’ils reçoivent ses consolations. Mais si Jésus se cache et les délaisse un moment, ils tombent dans le murmure ou dans un excessif abattement. Mais ceux qui aiment Jésus pour Jésus et non pour eux-mêmes, le bénissent dans toutes les tribulations et dans l’angoisse du cœur comme dans les consolations les plus douces. Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le loueraient, toujours ils lui rendraient grâces. Oh! que ne peut l’amour de Jésus, quand il est pur et sans mélange d’amour ni d’intérêt propre! Ne sont-ce pas des mercenaires ceux qui cherchent toujours des consolations? Ne prouvent-ils pas qu’ils s’aiment eux-mêmes plus que Jésus-Christ, ceux qui pensent toujours à leurs gains et à leurs avantages? Où trouvera-t’on quelqu’un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul? Rarement on rencontre un homme assez avancé dans les voies spirituelles pour être dépouillé de tout. Car le véritable pauvre d’esprit, détaché de toute créature, qui le trouvera? Il faut le chercher bien loin, et jusqu’aux extrémités de la terre. Si l’homme donne tout ce qu’il possède, ce n’est encore rien. S’il fait une grande pénitence, c’est peu encore. Et s’il embrasse toutes les sciences, il est encore loin. Et s’il a une grande vertu et une piété fervente, il lui manque encore beaucoup, il lui manque une chose souverainement nécessaire. Qu’est-ce encore? C’est qu’après avoir tout quitté, il se quitte aussi lui-même et se dépouille entièrement de l’amour de soi. C’est enfin qu’après avoir fait tout ce qu’il sait devoir faire, il pense encore n’avoir rien fait. Qu’il estime peu ce qu’on pourrait regarder comme quelque chose de grand, et qu’en toute sincérité il confesse qu’il est un serviteur inutile, selon la parole de la Vérité: Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles. Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il pourra dire avec le prophète: Oui, je suis pauvre et seul dans le monde. Nul cependant n’est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui sait quitter tout et soi-même, et se mettre au dernier rang.

 

 

12. De la sainte voie de la Croix

 

Cette parole semble dure à plusieurs: Renoncez à vous-mêmes, prenez votre Croix, et suivez Jésus. Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d’entendre cette parole: Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel! Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d’entendre l’arrêt d’une éternelle condamnation. Ce signe de la Croix sera dans le Ciel lorsque le Seigneur viendra pour juger. Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité pendant leur vie Jésus crucifié, s’approcheront avec une grande confiance de Jésus-Christ juge. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix, par laquelle on arrive au royaume du ciel? Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la protection contre nos ennemis. C’est de la Croix que découlent les suavités célestes. Dans la Croix est la force de l’âme; dans la Croix la joie de l’esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté. Il n’y a de salut pour l’âme et d’espérance de vie éternelle, que dans la Croix. Prenez donc votre Croix et suivez Jésus, et vous parviendrez à l’éternelle félicité. Il vous a précédé portant sa Croix et il est mort pour vous sur la Croix afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous aspiriez à mourir sur la Croix. Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui; et si vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n’est point d’autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du coeur que la voie de la Croix et d’une mortification continuelle. Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, vous ne trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus sûre que la voie de la sainte Croix. Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et toujours vous trouverez qu’il vous faut souffrir quelque chose, que vous le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix. Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de l’amertume dans l’âme. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et, ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge à vous-même. Vous ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra. Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolations et que vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus humble par la tribulation. Nul n’a si avant dans son cœur la passion de Jésus-Christ que celui qui a souffert quelque chose de semblable. La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout. Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez; puisque partout où vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même. Elevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y; toujours vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience, si vous voulez la paix intérieure et mériter la couronne immortelle. Si vous portez de bon cœur la Croix, elle-même vous portera et vous conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir; mais ce ne sera pas en ce monde. Si vous la portez

 

à  regret, vous en augmentez le poids, vous rendez votre fardeau plus dur, et cependant il vous faut la porter. Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et peut-être plus pesante. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n’a pu éviter? Quel saint a été dans ce monde sans croix et sans tribulation? Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n’a pas été une seule heure dans toute sa vie sans éprouver quelque souffrance: Il fallait, dit-il, que le Christ souffrît, et qu’il ressuscitât d’entre les morts, et qu’il entrât ainsi dans sa gloire. Comment donc cherchez-vous une autre voie que la voie royale de la sainte Croix? Toute la vie de Jésus-Christ n’a été qu’une croix et un long martyre, et vous cherchez le repos et la joie! Vous vous trompez, n’en doutez pas; vous vous trompez lamentablement si vous cherchez autre chose que les afflictions à souffrir; car toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix. Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus ses croix souvent seront pesantes, parce que l’amour lui rend son exil plus douloureux. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines n’est pas sans consolations qui les adoucissent, parce qu’il sent s’accroître les fruits de sa patience à porter sa Croix. Car, lorsqu’il s’incline volontairement sous elle, l’affliction qui l’accablait se change toute entière en une douce confiance qui le console. Et plus la chair est affligée, brisée, plus l’esprit est fortifié intérieurement par la grâce. Quelquefois même le désir de souffrir pour être conforme

 

à  Jésus crucifié lui inspire tant de force, qu’il ne voudrait pas être exempt de tribulations et de douleur, parce qu’il se croit d’autant plus agréable à Dieu, qu’il souffre pour lui davantage. Ce n’est point là la vertu de l’homme, mais la grâce de Jésus-Christ, qui opère puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu’elle abhorre et fuit naturellement, elle l’embrasse et l’aime par la ferveur de l’esprit. Il n’est pas selon l’homme de porter la Croix, d’aimer la Croix, de châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de souhaiter d’être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et de ne désirer aucune prospérité dans ce monde. Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela. Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée d’en haut et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde. Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre Maître, crucifié par amour pour vous. Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette


misérable vie; car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez. Il faut qu’il en soit ainsi, et à cette foule de maux et de douleurs il n’y a d’autre remède que de vous supporter vous-même. Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si vous désirez avoir part à sa gloire. Laissez Dieu disposer de ses consolations; qu’il les répande comme il lui plaira. Pour vous, choisissez les souffrances et regardez-les comme des consolations d’un grand prix, car toutes les souffrances du temps n’ont aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la mériter, quand seul vous les supporteriez toutes. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce et à l’aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous avez trouvé le paradis sur la terre. Mais, tandis que la souffrance vous sera amère et que vous la fuirez, vous vivrez dans le trouble, et la tribulation que vous fuirez vous suivra partout. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et à mourir, bientôt vos peines s’évanouiront et vous aurez la paix. Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu’au troisième ciel, vous ne seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. Je lui montrerai, dit Jésus, combien il faut qu’il souffre pour mon nom. Il ne vous reste donc qu’à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le servir constamment. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous les saints! Quelle édification pour le prochain! Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent souffrir. Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque tant d’autres souffrent beaucoup plus pour le monde! Sachez et croyez fermement que votre vie doit être une mort continuelle, et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre pour Dieu. Nul n’est propre à comprendre les choses du ciel, s’il ne se soumet à supporter les adversités pour Jésus-Christ. Rien n’est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à choisir, vous devriez plutôt souhaiter d’être affligé pour lui que d’être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les saints. Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point dans la douceur et l’abondance des consolations, mais plutôt dans la force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves. S’il y avait eu pour l’homme quelque chose de meilleur et de plus utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l’aurait appris par ses paroles et par son exemple. Or, manifestement, il exhorte à porter sa Croix, et les disciples qui le suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: Si quelqu’un veut marcher sur mes pas, qu’il renonce à soi-même, qu’il porte sa Croix, et qu’il me suive. Après donc avoir tout lu, tout examiné, concluons enfin qu’il nous faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de Dieu.

 

 

Livre troisième – De la vie intérieure


 

1. Des entretiens intérieurs de Jésus-Christ avec l’âme fidèle

 

J’écouterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi. Heureuse l’âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui reçoit de sa bouche la parole de consolation! Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle divin, et sourdes au bruit du monde! Heureuses, encore une fois, les oreilles qui écoutent non la voix qui retentit au-dehors, mais la vérité qui enseigne au-dedans! Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que les intérieures! Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le cœur recèle, et qui, par des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à comprendre les secrets du Ciel! Heureux ceux dont la joie est de s’occuper de Dieu et qui se dégagent de tous les embarras du siècle! Considère ces choses, ô mon âme, et ferme la porte de tes sens, afin que tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi. Voici ce que dit ton bien-aimé: Je suis votre salut, votre paix et votre vie. Demeurez près de moi et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce qui passe; ne cherchez que ce qui est éternel. Que sont toutes les choses du temps, que des séductions vaines? Et de quoi vous serviront toutes les créatures si vous êtes abandonné du Créateur? Renoncez donc à tout et occupez-vous de plaire à votre Créateur et de lui être fidèle, afin de parvenir à la vraie béatitude.

 

 

2. La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles

 

Parlez Seigneur, parce que votre serviteur écoute. Je suis votre serviteur: donnez-moi l’intelligence, afin que je sache vos témoignages. Inclinez mon cœur aux paroles de votre bouche: qu’elles tombent sur moi comme une douce rosée. Les enfants d’Israël disaient autrefois à Moïse: Parlez-nous et nous vous écouterons; mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que nous ne mourions. Ce n’est pas là, Seigneur, ce n’est pas là ma prière: mais au contraire, je vous implore comme le prophète Samuel, avec un humble désir, disant: Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute. Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes, mais vous plutôt, parlez, Seigneur mon Dieu, vous la lumière de tous les prophètes et l’esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute mon âme de votre vérité; et sans vous ils ne pourraient rien. Ils peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces. Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n’échauffe point le cœur. Ils exposent la lettre, mais vous en découvrez le sens. Ils proposent les mystères, mais vous rompez le sceau qui en dérobait l’intelligence. Ils publient vos commandements, mais vous aidez à les accomplir. Ils montrent la voie, mais vous donnez des forces pour marcher. Ils n’agissent qu’au-dehors, mais vous éclairez et instruisez les cœurs. Ils arrosent extérieurement, mais vous donnez la fécondité. Leurs paroles frappent l’oreille, mais vous ouvrez l’intelligence. Que Moïse donc ne me parle point; mais vous, Seigneur, mon Dieu, éternelle vérité! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je n’écoute sans fruit, si, averti seulement au-dehors, je ne suis point intérieurement embrasé; de peur que je ne trouve ma condamnation dans votre parole, entendue sans être accomplie, connue sans être aimée, crue sans être observée. Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute, vous avez les paroles de la vie éternelle. Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m’apprendre à réformer ma vie, parlez-moi pour la louange, la gloire, l’honneur éternel de votre nom.

 

 

3. Qu’il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le devraient

 

Jésus-Christ: Mon fils, écoutez mes paroles, paroles pleines de douceur, et qui surpassent toute la science des philosophes et des sages du monde. Mes paroles sont esprit et vie, et l’on n’en doit pas juger par le sens humain. Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en silence et les recevoir avec une humilité profonde et un ardent amour. Le fidèle: Et j’ai dit: Heureux celui que vous instruisez, Seigneur, et à qui vous enseignez votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et de ne pas le laisser sans consolation sur la terre. Jésus-Christ: C’est moi qui ai, dès le commencement, instruit les prophètes, dit le Seigneur, et jusqu’à présent même je ne cesse point de parler à tous; mais plusieurs sont endurcis et sourds à ma voix. Le plus grand nombre écoute le monde de préférence à Dieu; ils aiment mieux suivre les désirs de la chair que d’obéir à la volonté divine. Le monde promet peu de chose et des choses qui passent, et on le sert avec une grande ardeur; je promets des biens immenses, éternels, et le coeur des hommes reste froid. Qui me sert et m’obéit en toute chose, avec autant de soin qu’on sert le monde et les maîtres du monde? Rougis, Sidon, dit la mer, et si tu en demandes la cause, écoute, voici pourquoi: Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et pour la vie éternelle, à peine en trouve-t’on qui veuillent faire un pas. On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois pour une pièce de monnaie; sur une légère promesse et pour une chose de rien, on ne craint pas de se fatiguer le jour et la nuit. Mais, ô honte! pour un bien immuable, pour une récompense infinie, pour un bonheur suprême et une gloire sans fin, on ne saurait se résoudre à la moindre fatigue. Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu’il y ait des hommes plus ardents à leur perte que tu ne l’es à te sauver, et pour qui la vanité a plus d’attrait que n’en a pour toi la vérité. Et cependant ils sont souvent abusés par leurs espérances; tandis que ma promesse ne trompe point, et que jamais je ne me refuse à celui qui se confie en moi. Ce que j’ai promis, je le donnerai; ce que j’ai dit, je l’accomplirai, si toutefois l’on demeure avec fidélité dans mon amour jusqu’à la fin. C’est moi qui récompense les bons, et qui éprouve fortement les justes. Gravez mes paroles dans votre coeur et méditez-les profondément: car à l’heure de la tentation, elles vous seront très nécessaires. Ce que vous n’entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de ma visite. J’ai coutume de visiter mes élus de deux manières: par la tentation et la consolation. Et tous les jours, je leur donne deux leçons: l’une en les reprenant de leurs défauts, l’autre en les exhortant à avancer dans la vertu. Celui qui reçoit ma parole, et qui la méprise, sera jugé par elle au dernier jour. Prière pour demander la grâce de la dévotion Le fidèle: Seigneur mon Dieu, vous êtes tout mon bien: et que suis-je pour oser vous parler? Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre, beaucoup plus pauvre et plus méprisable que je ne sais et que je n’ose dire. Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n’ai rien, que je ne puis rien. Vous êtes seul bon, juste et saint; vous pouvez tout, vous donnez tout, vous remplissez tout, hors le pécheur que vous laissez vide. Souvenez-vous de vos miséricordes, et remplissez mon coeur de votre grâce, vous qui ne voulez point qu’aucun de vos ouvrages demeure vide. Comment puis-je, en cette misérable vie, porter le poids de moi-même, si votre miséricorde et votre grâce ne me fortifient? Ne détournez pas de moi votre visage; ne différez pas à me visiter: ne me retirez point votre consolation, de peur que, privée de vous, mon âme ne devienne comme une terre sans eau. Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté: apprenez-moi à vivre d’une vie humble et digne de vous. Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous m’avez connu avant que je fusse au monde, et avant même que le monde fût.

 

 

4. Qu’il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l’humilité

 

Jésus-Christ: Mon fils, marchez devant moi dans la vérité, et cherchez-moi toujours dans la simplicité de votre cœur. Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle attaque, la vérité le délivrera des calomnies et des séductions des méchants. Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous importeront les vains discours des hommes. Le fidèle: Seigneur, il est vrai: qu’il me soit fait, de grâce, selon votre parole. Que votre vérité m’instruise, qu’elle me défende, qu’elle me conserve jusqu’à la fin dans la voie du salut. Qu’elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection déréglée, et je marcherai devant vous dans une grande liberté de cœur. Jésus-Christ: La vérité, c’est moi; je vous enseignerai ce qui est bon, ce qui m’est agréable. Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond regret, et ne pensez jamais être quelque chose à cause du bien que vous faites. Car, sans la vérité, vous n’êtes qu’un pécheur, sujet à beaucoup de passions et engagé dans leurs liens. De vous-même vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un rien vous abat, un rien vous trouble et vous décourage. Qu’avez-vous donc dont vous puissiez vous glorifier? et que de motifs, au contraire, pour vous mépriser vous-même! car vous êtes beaucoup plus infirme que vous ne sauriez le comprendre. Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de grand. Mais plutôt qu’à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable, élevé, digne d’être estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel. Aimez par-dessus toutes choses l’éternelle vérité, et n’ayez jamais que du mépris pour votre extrême bassesse. N’appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos péchés et vos vices. Ils doivent vous affliger plus que toutes les pertes du monde. Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un cœur sincère; mais guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis qu’ils négligent de s’occuper d’eux-mêmes et de leur salut. Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité, en de grandes fautes, parce que je m’oppose à eux. Craignez les jugements de Dieu: redoutez la colère du Tout-Puissant; ne scrutez point les œuvres du Très-Haut; mais sondez vos iniquités, le mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez négligé. Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d’autres en des images, d’autres en des signes et des marques extérieures. Quelques-uns m’ont souvent dans la bouche, mais peu dans le cœur. Il en est d’autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne cessent d’aspirer aux biens éternels, ont à dégoût les entretiens de la terre, et ne s’assujettissent qu’à regret aux nécessités de la nature. Ceux-là entendent ce que l’esprit de vérité dit en eux. Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure éternellement, à oublier le monde, et à désirer le ciel, le jour et la nuit.

 

 

5. Des merveilleux effets de l’amour divin

 

Le fidèle: Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre créature. ô Père des miséricordes et Dieu de toute consolation, je vous rends grâce de ce que, tout indigne que j’en suis, vous voulez bien cependant quelquefois me consoler. Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et l’Esprit consolateur, dans les siècles des siècles. ô Seigneur mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez dans mon cœur, toutes mes entrailles tressailliront de joie. Vous êtes la gloire et la joie de mon cœur. Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation. Mais parce que mon amour est encore faible, et ma vertu chancelante, j’ai besoin d’être fortifié et consolé par vous; visitez-moi donc souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions. Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon cœur toutes ces affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer. C’est quelque chose de grand que l’amour et un bien au-dessus de tous les biens. Seul il rend léger ce qui est pesant et fait qu’on peut supporter avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie. Il porte son fardeau sans en sentir le poids et rend doux ce qu’il y a de plus amer. L’amour de Jésus-Christ est généreux; il fait entreprendre de grandes choses et il excite toujours à ce qu’il y a de plus parfait. L’amour aspire à s’élever et ne se laisse arrêter par rien de terrestre. L’amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu’à Dieu sans obstacle, afin qu’il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps. Rien n’est plus doux que l’amour; rien n’est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n’est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l’amour est né de Dieu, au-dessus de toutes les créatures. Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l’arrête. Il donne tout pour posséder tout, et il possède tout en toutes choses, parce qu’au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul être souverain, de qui tout bien procède et découle. Il ne regarde pas aux dons, mais il s’élève au-dessus de tous les biens, jusqu’à Celui qui donne. L’amour souvent ne connaît point de mesure, mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts. Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte, il tente plus qu’il ne peut, jamais il ne prétexte l’impossibilité, parce qu’il se croit tout possible et tout permis. Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n’aime point. L’amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point. Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l’appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent; mais tel qu’une flamme vive et pénétrante, il s’élance vers le ciel et s’ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles. Si quelqu’un aime, il entend ce que dit cette voix. L’ardeur même d’une âme embrasée s’élève jusqu’à Dieu comme un grand cri: Mon Dieu! mon amour! vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous. Dilatez-moi dans l’amour afin que j’apprenne à goûter au fond de mon coeur combien il est doux d’aimer, et de se fondre et de se perdre dans l’amour. Que l’amour me ravisse et m’élève au-dessus de moi-même, par la vivacité de ses transports. Que je chante le cantique de l’amour, que je vous suive, ô mon bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire, que toutes les forces de mon âme s’épuisent à vous louer, et qu’elle défaille de joie et d’amour. Que je vous aime plus que moi, que je ne m’aime moi-même que pour vous, et que j’aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement, ainsi que l’ordonne la loi de l’amour, que nous découvrons dans votre lumière. L’amour est prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient, fidèle, constant, magnanime, et il ne se recherche jamais; car dès qu’on commence à se rechercher soi-même, à l’instant on cesse d’aimer. L’amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans légèreté, il ne s’occupe point de choses vaines, il est sobre, chaste, ferme, tranquille, et toujours attentif à veiller sur les sens. L’amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et méprisable à ses yeux. Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein de reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d’espérer en lui, lors même qu’il semble en être délaissé, parce qu’on ne vit point sans douleur dans l’amour. Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c’est que d’aimer. Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu’il y a de plus dur et de plus amer, pour son bien-aimé, et qu’aucune traverse ne le détache de lui.

 

 

6. De l’épreuve du véritable amour

 

Jésus-Christ: Mon fils, votre amour n’est encore ni assez fort ni assez éclairé. Le fidèle: Pourquoi, Seigneur? Jésus-Christ: Parce qu’à la moindre contrariété, vous laissez là l’œuvre commencée, et que vous recherchez trop avidement les consolations. Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède point aux suggestions artificieuses de l’ennemi. Dans le mauvais comme dans le bon succès, son cœur est également à moi. Celui dont l’amour est éclairé considère moins le don de celui qui aime que l’amour de celui qui donne. L’affection le touche plus que le bienfait et il préfère son bien-aimé à tout ce qu’il reçoit de lui. Celui qui m’aime d’un amour généreux ne se repose pas dans mes dons, mais en moi par-dessus tous mes dons. Ne croyez pas tout perdu cependant s’il vous arrive de sentir pour moi ou pour mes saints moins d’amour que vous ne voudriez. Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois est l’effet de la présence de la grâce et une sorte d’avant-goût de la patrie céleste; il n’y faut pas chercher trop d’appui parce qu’il passe comme il est venu. Mais combattre les mouvements déréglés de l’âme et mépriser les sollicitations du démon, c’est un grand sujet de mérite et la marque d’une solide vertu. Ne vous troublez donc point des fantômes, quels qu’ils soient, qui obsèdent votre imagination. Conservez une résolution ferme et une intention droite devant Dieu. Ce n’est point une illusion si quelquefois vous êtes soudain ravi en extase et qu’aussitôt vous retombiez dans les pensées misérables qui occupent d’ordinaire votre cœur. Car vous souffrez alors plus que vous n’agissez; et tant qu’elles vous déplaisent et que vous y résistez, c’est un mérite et non pas une chute. Sachez que l’antique ennemi s’efforce d’étouffer vos bons désirs et de vous éloigner de tout pieux exercice, du culte des saints, de la méditation de mes douleurs et de ma mort, du souvenir si utile de vos péchés, de l’attention de veiller sur votre cœur, et du ferme propos d’avancer dans la vertu. Il vous suggère mille pensées mauvaises pour vous causer du trouble et de l’ennui, pour vous détourner de la prière et des lectures saintes. Une humble confession lui déplaît et, s’il pouvait, il vous éloignerait tout à fait de la communion. Ne le craignez point et n’ayez de lui aucune appréhension, quoiqu’il vous tende souvent des pièges pour vous surprendre. Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu’il vous inspire. Dites-lui: Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois étrangement pervers pour me tenir un pareil langage. Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n’auras jamais en moi aucune part; mais Jésus sera près de moi comme un guerrier formidable, et tu demeureras confondu. J’aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir à ce que tu me proposes. Tais-toi donc, ne me parle plus; je ne t’écouterai pas davantage, quoi que tu fasses pour m’inquiéter. Le Seigneur est ma lumière et mon salut, que craindrais-je? Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon cœur ne craindrait pas. Le Seigneur est mon aide et mon Rédempteur. Combattez comme un généreux soldat, et si quelquefois vous succombez par fragilité, reprenez un courage plus grand dans l’espérance d’être soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine complaisance et de l’orgueil. C’est ainsi que plusieurs s’égarent et tombent dans un aveuglement presque incurable. Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d’eux-mêmes vous soit une leçon continuelle de vigilance et d’humilité.

 

 

7. Qu’il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait

 

Jésus-Christ: Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de piété, il est meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce cachée, de ne vous en point élever, d’en parler peu et de ne pas vous exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser vous-même et de craindre une faveur dont vous êtes indigne. Il ne faut pas s’attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se changer en un sentiment contraire. Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et misérable sans la grâce. Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu’alors on ne se relâche point dans l’exercice de la prière, et qu’on n’abandonne aucune de ses pratiques accoutumées. Faites, au contraire, tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez, selon vos lumières, et ne vous négligez pas entièrement vous-même à cause de la sécheresse et de l’angoisse que vous sentez en votre âme. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l’épreuve, tombent aussitôt dans l’impatience et le découragement. Cependant la voie de l’homme n’est pas toujours en son pouvoir. C’est à Dieu de consoler et de donner quand il veut, autant qu’il veut, et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage. Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce qu’ils ont voulu faire plus qu’ils ne pouvaient, ne mesurant point leur faiblesse, mais suivant plutôt l’impétuosité de leur coeur que le jugement de la raison. Et parce qu’ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grâce. Ils avaient placé leur demeure dans le ciel, et tout à coup on les a vus pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par l’humiliation et le dénuement ils apprissent à ne plus tenter de s’élever sur leurs propres ailes, mais à se réfugier sous les miennes. Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu peuvent aisément s’égarer et se briser sur les écueils, s’ils ne se laissent conduire par des personnes prudentes. Que s’ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à l’expérience des autres, le résultat leur en sera funeste, si toutefois ils s’obstinent dans leur propre sens. Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement conduire par les autres. Il vaut mieux être humble, avec un esprit et des lumières bornés, que de posséder des trésors de science et de se complaire en soi-même. Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous enorgueillir. Celui-là manque de prudence qui se livre tout entier à la joie, oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur qui appréhende de perdre la grâce reçue. C’est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement excessif au temps de l’adversité et de l’épreuve, et d’avoir des pensées et des sentiments indignes de la confiance qu’on me doit. Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent pendant la guerre le plus timide et le plus lâche. Si ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne tomberiez pas si vite dans le péril et le péché. C’est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu’on sera dans la privation de la lumière. Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu’elle peut revenir et que je ne vous l’ai retirée pour un temps qu’en vue de ma gloire et pour exciter votre vigilance. Souvent une telle épreuve vous est plus utile que si tout vous succédait constamment selon vos désirs. Car pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu’un a beaucoup de visions ou de consolations, ou s’il est habile dans l’Ecriture sainte, ou s’il occupe un rang élevé, mais s’il est affermi dans la véritable humilité et rempli de la charité divine; s’il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de Dieu; s’il est bien convaincu de son néant; s’il a pour lui-même un mépris sincère, et s’il se réjouit plus d’être méprisé des autres et humilié par eux, que d’en être honoré.

 

 

8. Qu’il faut s’anéantir soi-même devant Dieu

 

Le fidèle: Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que cendre et poussière. Si je me crois quelque chose de plus, voilà que vous vous élevez contre moi, et mes iniquités rendent un témoignage vrai et que je ne puis contredire. Mais si je m’abaisse, si je m’anéantis, et si je me dépouille de toute estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j’ai été formé, votre grâce s’approchera de moi et votre lumière sera près de mon cœur; alors tout sentiment d’estime, même le plus léger, que je pourrais concevoir de moi disparaîtra pour jamais dans l’abîme de mon néant. Là vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce que j’ai été, jusqu’où je suis descendu: car je ne suis rien, et je ne le savais pas. Si vous me laissez à moi-même, que suis-je? Rien qu’infirmité; mais dès que vous jetez un regard sur moi, à l’instant je deviens fort et je suis rempli d’une joie nouvelle. Et certes cela me confond d’étonnement que vous me releviez ainsi tout d’un coup et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours entraîné par mon propre poids vers la terre. C’est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans les nécessités, qui me préserve des plus grands périls et, à vrai dire, me délivre de maux innombrables. Car je me suis perdu en m’aimant d’un amour déréglé; mais en ne cherchant que vous, en n’aimant que vous, je vous ai trouvé et je me suis retrouvé moi-même, et l’amour m’a fait rentrer plus avant dans mon néant. ô Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne mérite, ou plus que je n’oserais espérer ou demander. Soyez béni, mon Dieu, de ce que tout indigne que je suis de recevoir de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne cesse de faire du bien même aux ingrats et à ceux qui sont le plus éloignés de vous. Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles, fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.

 

 

9. Qu’il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin

 

Jésus-Christ: Mon fils, je dois être votre fin suprême et dernière, si véritablement vous désirez être heureux. Cette vue purifiera vos affections, qui s’abaissent trop souvent jusqu’à vous et aux créatures. Car si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez dans la langueur et la sécheresse. Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c’est moi qui vous ai tout donné. Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien, et songez que dès lors ils doivent tous remonter à moi comme à leur origine. En moi comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le pauvre et le riche puisent l’eau vive, et ceux qui me servent volontairement et de cœur recevront grâce sur grâce. Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son cœur, toujours à la gêne, toujours à l’étroit, ne trouvera que des angoisses. Ne vous attribuez donc aucun bien, et n’attribuez à nul homme sa vertu; mais rendez tout à Dieu, sans qui l’homme n’a rien. C’est moi qui vous ai tout donné et je veux que vous vous donniez à moi tout entier, j’exige avec une extrême rigueur les actions de grâce qui me sont dues. Ceci est la vérité qui dissipe la vanité de la gloire. Là où pénètrent la grâce céleste et la vraie charité, il n’y a plus de place pour l’amour-propre ni pour l’envie, qui torturent le cœur. Car l’amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l’âme. Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu’en moi, vous n’espérerez qu’en moi, parce que nul n’est bon que Dieu seul, à qui, en tout et par-dessus tout, est due à jamais la louange et la bénédiction.

 

 

10. Qu’il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde

 

Le fidèle: Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je dirai à mon Dieu, mon Seigneur et mon Roi, assis dans les hauteurs des cieux: Oh! quelle abondance de douceur vous avez réservée pour ceux qui vous craignent. Et qu’est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux qui vous servent de tout leur cœur? Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux qui vous aiment, quand leur âme vous contemple. Vous m’avez montré principalement en ceci toute la tendresse de votre amour; je n’étais pas, et vous m’avez créé; j’errais loin de vous, vous m’avez ramené pour vous servir, et vous m’avez commandé de vous aimer. ô source d’amour éternel, que dirai-je de vous? Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir de moi lorsque, déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort? Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance, et vous avez répandu sur lui votre grâce et votre amour bien au-delà de tout ce qu’il pouvait mériter. Que vous rendrai-je pour une telle faveur? car il n’est pas donné à tous de tout quitter, de renoncer au siècle pour embrasser la vie religieuse. Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes les créatures? Cela doit me sembler peu de chose; mais ce qui me paraît grand et merveilleux, c’est que vous daigniez agréer le service d’une créature si pauvre et si misérable, et l’admettre parmi les serviteurs que vous aimez. Tout ce que j’ai, tout ce que je puis consacrer à votre service est à vous. Et néanmoins, prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que moi-même je ne vous sers. Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service de l’homme, sont devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce que vous leur avez commandé. C’est peu encore; vous avez préparé pour l’homme le ministère même des anges. Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et vous avez promis de vous donner à lui. Que vous rendrai-je pour tant de biens? Ah! si je pouvais vous servir tous les jours de ma vie! si je pouvais même un seul jour vous servir dignement! Il est bien vrai que vous êtes digne d’être servi universellement, digne de tout honneur et d’une louange éternelle. Vous êtes vraiment mon Seigneur et je suis votre pauvre serviteur, qui doit vous servir de toutes mes forces et ne me lasser jamais de vous louer. Je le veux ainsi, je le désire ainsi; daignez suppléer vous-même à tout ce qui me manque. C’est un grand honneur, une grande gloire de vous servir, et de mépriser tout à cause de vous. Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent sous votre joug très saint. Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l’Esprit-Saint, ceux qui pour votre amour auront rejeté tous les plaisirs des sens. Ils jouiront d’une grande liberté d’esprit, ceux qui pour la gloire de votre nom seront entrés dans la voie étroite et auront renoncé à toutes les sollicitudes du monde. ô aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l’homme retrouve la vraie liberté et la sainteté! ô saint assujettissement de la vie religieuse qui rend l’homme agréable à Dieu, égal aux anges, terrible aux démons, respectable à tous les fidèles! ô esclavage digne à jamais d’être désiré, embrassé, puisqu’il nous mérite le souverain bien et nous assure une joie éternelle.

 

 

11. Qu’il faut examiner et modérer les désirs du cœur

 

Jésus-Christ: Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que vous ne savez pas encore assez. Le fidèle: Et quoi, Seigneur? Jésus-Christ: Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma volonté, ne point vous aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me plaît. Souvent vos désirs s’enflamment et vous emportent impétueusement, mais considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif ou votre intérêt propre. Si c’est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que j’ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache au fond de votre cœur, voilà ce qui vous abat et vous trouble. Prenez donc garde de vous trop attacher à des désirs sur lesquels vous ne m’avez point consulté, de peur qu’ensuite vous ne veniez à vous repentir, ou que vous n’éprouviez du dégoût pour ce qui vous avait plu d’abord, et que vous aviez cru le meilleur. Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi; de même qu’on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances. Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les meilleurs désirs, de peur qu’ils ne préoccupent et ne distraient votre esprit, ou qu’en les suivant indiscrètement vous ne causiez du scandale aux autres; ou qu’enfin l’opposition que vous y trouverez ne vous jette vous-même dans le trouble et dans l’abattement. Il faut aussi quelquefois user de violence et résister aux convoitises des sens avec une grande force, sans prendre garde à ce que veut la chair et à ce qu’elle ne veut pas; et travailler surtout à la soumettre à l’esprit malgré elle. Il faut la châtier et l’asservir jusqu’à ce que, prête à tout, elle ait appris à se contenter de peu, à aimer les choses simples et à ne jamais se plaindre de rien.

 

 

12. Qu’il faut s’exercer à la patience, et lutter contre ses passions

 

Le fidèle: Seigneur mon Dieu, je vois combien la patience m’est nécessaire; car cette vie est pleine de contradictions. Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que je fasse pour avoir la paix. Jésus-Christ: Oui, mon fils; mais je ne veux pas que vous cherchiez une paix telle que vous n’ayez ni tentations à vaincre, ni contrariétés à souffrir. Croyez au contraire avoir trouvé la paix lorsque vous serez exercé par beaucoup de tribulations et éprouvé par beaucoup de traverses. Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment supporterez-vous le feu du purgatoire? De deux maux il faut choisir le moindre; afin donc d’éviter des supplices éternels, efforcez-vous d’endurer pour Dieu, avec patience, les maux présents. Pensez-vous que les hommes du siècle n’aient rien ou que peu de choses à souffrir? C’est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux qui semblent environnés de plus de délices. Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent toutes leurs volontés et ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux. Soit, je veux qu’ils aient tout ce qu’ils désirent; combien cela durera-t’il? Voilà que les riches du siècle s’évanouiront comme la fumée, et il ne restera pas même un souvenir de leurs joies passées. Et durant leur vie même, ils ne s’y reposent pas sans amertume, sans ennui et sans crainte. Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent le châtiment et la douleur, et avec justice, puisqu’il est juste que l’amertume et l’ignominie accompagnent les plaisirs qu’ils cherchent dans le désordre. Oh! que tous ces plaisirs sont courts, qu’ils sont faux, criminels, honteux! Et cependant des malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent point; mais semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur âme à la mort pour quelques jouissances misérables dans une vie qui va finir. Pour vous, mon fils, ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre cœur demande. Si vous voulez goûter une véritable joie et des consolations plus abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes inépuisables consolations. Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les miennes seront douces et puissantes. Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque tristesse, sans avoir travaillé, combattu. Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une meilleure. La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l’esprit. L’antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez en fuite par la prière; et en vous occupant surtout d’un travail utile, vous lui fermerez l’entrée de votre âme.

 

 

 

13. Qu’il faut obéir humblement, à l’exemple de Jésus-Christ

 

Jésus-Christ: Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l’obéissance se soustrait à la grâce; et celui qui veut posséder seul quelque chose perd ce qui est à tous. Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon cœur à son supérieur, c’est une marque que la chair n’est pas encore pleinement assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte. Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs si vous désirez dompter votre chair. Car l’ennemi du dehors est bien plus vite vaincu quand l’homme n’a pas la guerre au-dedans de soi. L’ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c’est vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même. Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement si vous voulez triompher de la chair et du sang. L’amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des autres. Est-ce donc cependant un si grand effort que toi, poussière et néant, tu te soumettes à cause de Dieu, lorsque moi le Tout-Puissant, moi le Très-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis soumis humblement à l’homme à cause de toi? Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous afin que mon humilité t’apprît à vaincre ton orgueil. Poussière, apprends à obéir, apprends à t’humilier, terre et limon, à t’abaisser sous les pieds de tout le monde. Apprends à briser ta volonté et à ne refuser aucune dépendance. Enflamme-toi de zèle contre toi-même et ne souffre pas que le moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi si petit et mets-toi si bas que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la boue des places publiques. Fils du néant, qu’as-tu à te plaindre? Pécheur couvert d’ignominie, qu’as-tu à répondre, quelque reproche qu’on t’adresse, toi qui as tant de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l’enfer? Mais ma bonté t’a épargné parce que ton âme a été précieuse devant moi; mais je ne t’ai point délaissé afin que tu connusses mon amour et que mes bienfaits ne cessassent jamais d’être présents à ton coeur, que tu fusses toujours prêt à te soumettre, à t’humilier et à souffrir les mépris et la patience.

 

 

14. Qu’il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas s’enorgueillir du bien qu’on fait

 

Le fidèle: Vous faites tomber sur moi vos jugements, Seigneur, et tous mes os ont tremblé d’épouvante, et mon âme est dans une profonde terreur. Interdit, effrayé, je considère que les cieux ne sont pas purs à vos yeux. Si vous avez trouvé le mal dans vos anges, et si vous ne les avez pas épargnés, que sera-ce de moi? Les étoiles sont tombées du ciel; moi, poussière, que dois-je attendre? Des hommes dont les œuvres paraissent louables sont tombés aussi bas qu’on puisse tomber, et j’ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux. Il n’est donc point de sainteté, Seigneur, si vous retirez votre main. Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus. Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir. Point de chasteté assurée, si vous n’en prenez la défense. Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-même pour nous. Laissés à nous-mêmes, nous enfonçons dans les flots et nous périssons; venez-vous à nous, nous nous relevons et nous vivons. Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes tièdes, mais vous nous enflammez. Oh! que je dois avoir d’humbles et basses pensées de moi-même! que je dois estimer peu ce qui paraît de bien en moi! Oh! que je dois m’abaisser profondément, Seigneur, devant vos jugements impénétrables où je me perds comme dans un abîme, et vois que je ne suis rien que néant et un pur néant! ô poids immense! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi, où je disparais comme le rien au milieu du tout! Où donc l’orgueil se cachera-t’il? où la confiance en sa propre vertu? Toute vanité s’éteint dans la profondeur de vos jugements sur moi. Qu’est-ce que toute chair devant vous? L’argile s’lèvera-t’elle contre celui qui l’a formée? Comment celui dont le cœur est vraiment soumis à Dieu pourrait-il s’enfler d’une louange vaine? Le monde entier ne saurait inspirer d’orgueil à celui que la vérité a soumis à son empire, et jamais il ne sera ému des applaudissements des hommes, celui dont toute l’espérance est affermie en Dieu. Car ceux qui parlent ne sont rien; ils s’évanouiront avec le bruit de leurs paroles: mais la vérité du Seigneur demeure éternellement.

 

 

15. De ce que nous devons être et faire quand il s’élève quelque désir en nous

 

Jésus-Christ: Mon fils, dites en toutes choses: Seigneur, qu’il soit ainsi, si c’est votre volonté; Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si vous devez en être honoré. Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit utile, alors donnez-le-moi, afin que j’en use pour votre gloire. Mais si vous savez que cela me nuira ou ne servira point au salut de mon âme, éloignez de moi ce désir. Car tout désir n’est pas de l’Esprit-Saint, même lorsqu’il paraît bon et juste à l’homme. Il est difficile de discerner avec certitude si c’est l’esprit bon ou mauvais qui vous porte à désirer ceci ou cela, ou même votre esprit propre. Il s’est trouvé à la fin que plusieurs étaient dans l’illusion, qui semblaient d’abord être conduits par le bon esprit. Ainsi, tout ce qui se présente de désirable à votre esprit, vous devez le désirer toujours et le demander avec une grande humilité de cœur, et surtout avec une pleine résignation, vous abandonnant à moi sans réserve et disant: Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse comme vous le voulez. Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous le voulez. Faites de moi ce qu’il vous plaira, selon ce que vous savez être bon, et pour votre plus grande gloire. Placez-moi où vous voudrez et disposez absolument de moi en toutes choses. Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens à votre gré. Voilà que je suis prêt à vous servir en tout. Car je ne désire point vivre pour moi, mais pour vous seul: heureux si je le pouvais dignement et parfaitement. Prière pour demander à Dieu la grâce d’accomplir sa volonté Le fidèle: Accordez-moi, ô bon Jésus! Votre grâce; qu’elle soit en moi, qu’elle agisse avec moi, et qu’elle demeure avec moi jusqu’à la fin. Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus agréable et ce que vous aimez le plus. Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours la vôtre et jamais ne s’en écarte en rien. Qu’uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous voulez; et qu’il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas. Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d’aimer être oublié et méprisé du siècle à cause de vous. Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu’on peut désirer, et que mon cœur ne recherche sa paix qu’en vous. Vous êtes la véritable paix du cœur, son unique repos; hors de vous, tout pèse et inquiète. Dans cette paix, c’est-à-dire en vous seul, éternel et souverain bien, je dormirai et je me reposerai! Ainsi soit-il.

 

 

16. Qu’on ne doit chercher qu’en Dieu la vraie consolation

 

Le fidèle: Tout ce que je puis désirer ou imaginer pour ma consolation, je ne l’attends point ici, mais dans l’avenir. Quand je posséderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais seul de tous ses délices, il est certain que tout cela ne durerait pas longtemps. Ainsi, mon âme, tu ne peux trouver de soulagement véritable et de joie sans mélange qu’en Dieu, qui console les pauvres et relève les humbles. Attends un peu, mon âme, attends sa divine promesse, et tu posséderas dans le ciel tous les biens en abondance. Si tu recherches trop avidement les biens présents, tu perdras les biens éternels et célestes. Use des uns et désire les autres. Aucun bien temporel ne saurait te rassasier parce que tu n’as point été créée pour en jouir. Quand tu posséderais tous les biens créés, ils ne pourraient te rendre heureuse ni contente; en Dieu, qui a tout créé, en lui seul est ta félicité et tout ton bonheur. Bonheur non pas tel que se le figurent et que l’aiment les amis insensés du monde, mais tel que l’attendent les vrais serviteurs de Jésus-Christ, et tel que le goûtent quelquefois par avance les âmes pieuses et les coeurs purs, dont l’entretien est dans le ciel. Toute consolation humaine est vide et dure peu. La vraie, la douce consolation est celle que la vérité fait sentir intérieurement. L’homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur, et lui dit: Seigneur, soyez près de moi en tout temps et en tout lieu. Que ma consolation soit d’être volontiers privé de toute consolation humaine. Et si la vôtre me manque aussi, que votre volonté et cette juste épreuve me soient une consolation au-dessus de toutes les autres. Car vous ne serez pas toujours irrité, et vos menaces ne seront point éternelles.

 

 

17. Qu’il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde

 

Jésus-Christ: Mon fils, laissez-moi agir avec vous comme il me plaît; car je sais ce qui vous est bon. Vos pensées sont celles de l’homme et vos sentiments sont, en beaucoup de choses, conformes aux penchants de son cœur. Le fidèle: Il est vrai, Seigneur; vous prenez de moi beaucoup plus de soin que je n’en puis prendre moi-même. Il est menacé d’une prompte chute, celui qui ne s’appuie pas uniquement sur vous. Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu’elle soit affermie en vous, faites de moi tout ce qu’il vous plaira, car tout ce que vous ferez de moi ne peut être que bon. Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni; et si vous voulez que je sois dans la lumière, soyez encore béni. Si vous daignez me consoler, soyez béni; et si vous voulez que j’éprouve des tribulations, soyez également toujours béni. Jésus-Christ: Mon fils, c’est ainsi que vous devez être, si vous ne voulez pas vous séparer de moi. Il faut que vous soyez préparé à la souffrance autant qu’à la joie, au dénuement et à la pauvreté autant qu’aux richesses et à l’abondance. Le fidèle: Seigneur, je souffrirai volontiers pour vous tout ce que vous voudrez qui vienne sur moi. Je veux recevoir indifféremment de votre main, le bien et le mal, les douceurs et les amertumes, la joie et la tristesse, et vous rendre grâce de tout ce qui m’arrivera. Préservez-moi à jamais de tout péché et je ne craindrai ni la mort, ni l’enfer. Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m’effaciez pas du livre de vie, aucune tribulation ne peut me nuire.

 


 

18. Qu’il faut souffrir avec constance les misères de cette vie à l’exemple de Jésus-Christ

 

Jésus-Christ: Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut; je me suis chargé de vos misères, afin de vous former par mon exemple à la patience, et de vous apprendre à supporter les maux de cette vie sans murmurer. Car depuis l’heure de ma naissance jusqu’à ma mort sur la croix, je n’ai jamais été sans douleur. J’ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde; j’ai entendu souvent bien des plaintes de moi; j’ai souffert avec douceur les affronts et les outrages; je n’ai recueilli sur la terre, pour mes bienfaits, que de l’ingratitude; pour mes miracles, que des blasphèmes; pour ma doctrine, que des censures. Le fidèle: Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patience durant votre vie, accomplissant par là, d’une manière parfaite, ce que votre Père demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pécheur, je souffre patiemment ma misère selon votre volonté, et que je porte pour mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie corruptible. Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et votre exemple suivi par vos saints la rend plus supportable et précieuse, même aux faibles. Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolations que dans l’ancienne loi, quand les portes du ciel étaient encore fermées, que la voie du ciel semblait plus obscure, et que si peu s’occupaient de chercher le royaume de Dieu. Les justes mêmes, à qui le salut était réservé, ne pouvaient entrer dans le royaume céleste qu’après la consommation de vos souffrances et le tribut sacré de votre mort. Oh! quelles grâces ne dois-je pas vous rendre, de ce que vous avez daigné me montrer, et à tous les fidèles, la voie droite et sûre qui conduit à votre royaume éternel! Car votre vie est notre voie et par une sainte patience, nous marchons vers vous, qui êtes notre couronne. Si vous ne nous aviez précédés et instruits, qui songerait à vous suivre? Hélas! combien resteraient en arrière, et bien loin, s’ils n’avaient sous les yeux vos exemples sacrés! Après tant de miracles et d’instructions, nous sommes encore tièdes; que serait-ce si tant de lumières ne nous guidait sur vos traces!

 

 

19. De la souffrance des injures, et de la véritable patience

 

Jésus-Christ: Pourquoi ces paroles, mon fils? Cessez de vous plaindre, en considérant mes souffrances et celles des saints. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu’on souffert tant d’autres, qui ont été éprouvés et exercés par de si fortes tentations, par des tribulations si pesantes. Rappelez donc à votre esprit les peines extrêmes des autres, afin d’en supporter paisiblement de plus légères. Que si elles ne vous paraissent pas légères, prenez garde que cela ne vienne de votre impatience. Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir patiemment. Plus vous vous disposez à souffrir, plus vous montrez de sagesse et acquérez de mérites. La ferme résolution et l’habitude de souffrir vous rendront même la souffrance moins dure. Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d’un tel homme; ce sont des offenses qu’on n’endure point. Il m’a fait un très grand tort, et il me reproche des choses auxquelles je n’ai jamais pensé; mais d’un autre je le souffrirais avec moins de peine, et comme je croirais devoir le souffrir. Ce discours est insensé; car au lieu de considérer la vertu de patience et ce qui doit la couronner, c’est regarder seulement à l’injure et à la personne de qui on l’a reçue. Celui-là n’a pas la vraie patience qui ne veut souffrir qu’autant qu’il lui plaît et de qui il lui plaît. L’homme vraiment patient n’examine point qui l’éprouve, si c’est son supérieur, son égal ou son inférieur, un homme de bien ou un méchant. Mais, indifférent sur les créatures, il reçoit de la main de Dieu, avec reconnaissance et aussi souvent qu’il le veut, tout ce qui lui arrive de contraire, et l’estime un grand gain. Car Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus légère, qu’on aura soufferte pour lui. Soyez donc prêt au combat si vous voulez remporter la victoire. On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et refuser de combattre, c’est refusé d’être couronné. Si vous désirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec patience. On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat à la victoire. Le fidèle: Seigneur, que ce qui paraît impossible à la nature me devienne possible par votre grâce. J’ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre adversité m’abat aussitôt. Faites que j’aime, que je désire d’être exercé, affligé pour votre nom, car subir l’injure et souffrir pour vous est très salutaire à mon âme.

 

 

20. De l’aveu de son infirmité, et des misères de cette vie

 

Le fidèle: Je confesserai contre moi mon injustice, je vous confesserai, Seigneur, mon infirmité. Souvent un rien m’abat et me jette dans la tristesse. Je me propose d’agir avec force; mais à la moindre tentation qui survient, je tombe dans une grande angoisse. Souvent c’est la plus petite chose et la plus méprisable qui me cause une violente tentation. Et quand je ne sens rien en moi-même et que je me crois un peu en sûreté, je me trouve quelquefois abattu par un léger souffle. Voyez donc, Seigneur, mon impuissance et ma fragilité, que tout manifeste à vos yeux. Ayez pitié de moi, et retirez-moi de la boue, de crainte que je n’y demeure à jamais enfoncé. Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c’est de tomber si aisément et d’être si faible contre mes passions. Bien qu’elles ne parviennent pas à m’arracher un plein consentement, leurs sollicitations me fatiguent et me pèsent, et ce m’est un grand ennui de vivre toujours ainsi en guerre. Je connais surtout en ceci mon infirmité, que les plus horribles imaginations s’emparent de mon esprit bien plus facilement qu’elles n’en sortent. Puissant Dieu d’Israël, défenseur des âmes fidèles, daignez jeter un regard sur votre serviteur affligé et dans le travail, et soyez près de lui pour l’aider en tout ce qu’il entreprendra. Remplissez-moi d’une force toute céleste de peur que le vieil homme, cette chair de péché qui n’est pas encore entièrement soumise à l’esprit, ne prévale et ne domine, elle contre qui nous devons combattre jusqu’au dernier soupir, dans cette vie chargée de tant de misères. Hélas! qu’est-ce que cette vie, assiégée de toutes parts de tribulations et de peines, environnée de pièges et d’ennemis! Est-on délivré d’une affliction ou d’une tentation, une autre lui succède; et l’on combat même encore la première, que d’autres surviennent inopinément. Comment peut-on aimer une vie remplie de tant d’amertume, sujette à tant de maux et de calamités? Comment peut-on même appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et tant de morts? Et cependant on l’aime, et plusieurs y cherchent leur félicité. On reproche souvent au monde d’être trompeur et vain; et toutefois on le quitte difficilement parce qu’on est encore dominé par les convoitises de la chair. Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d’autres à le mépriser. Le désir de la chair, le désir des yeux et l’orgueil de la vie inspirent l’amour du monde; mais les peines et les misères qui les suivent justement produisent la haine et le dégoût du monde. Mais hélas! le plaisir mauvais triomphe de l’âme livrée au monde: elle se repose avec délices dans l’esclavage des sens parce qu’elle ne connaît pas et n’a point goûté les suavités célestes ni le charme intérieur de la vertu. Mais ceux qui, méprisant le monde parfaitement, s’efforcent de vivre pour Dieu sous une sainte discipline, n’ignorent point les divines douceurs promises au vrai renoncement, et voient avec clarté combien le monde, abusé par des illusions diverses, s’égare dangereusement.

 

 

21. Qu’il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres biens

 

Le fidèle: En tout et par-dessus tout, repose-toi en Dieu, ô mon âme, parce qu’il est le repos éternel des saints. Aimable et doux Jésus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu’en toutes les créatures; plus que dans la santé, la beauté, les honneurs et la gloire; plus que dans toute puissance et dans toute dignité; plus que dans la science, l’esprit, les richesses, les arts; plus que dans les plaisirs et la joie, la renommée et la louange, les consolations et les douceurs, l’espérance et les promesses; plus qu’en tout mérite et en tout désir; plus même que dans vos dons et toutes les récompenses que vous pouvez nous prodiguer; plus que dans l’allégresse et dans les transports que l’âme peut concevoir et sentir; plus enfin que dans les anges et dans les archanges, et dans toute l’armée des cieux; plus qu’en toutes les choses visibles et invisibles, plus qu’en tout ce qui n’est pas vous, ô mon Dieu! Car vous seul êtes infiniment bon, seul très haut, très puissant; vous suffisez seul, parce que seul vous possédez et vous donnez tout, vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul vous êtes toute beauté, tout amour; votre gloire s’élève au-dessus de toute gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours été, y sera toujours. Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me découvrez de vous-même, tout ce que vous m’en promettez est trop peu et ne me suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède pleinement. Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos ni être entièrement rassasié jusqu’à ce que, s’élevant au-dessus de tous vos dons et de toute créature, il se repose uniquement en vous. Tendre époux de mon âme, pur objet de son amour, ô mon Jésus, Roi de toutes les créatures! qui me délivrera de mes liens, qui me donnera des ailes pour voler vers vous et me reposer en vous? Oh! quand serai-je assez dégagé de la terre pour voir, Seigneur mon Dieu, et pour goûter combien vous êtes doux? Quand serai-je tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre amour, que je ne me sente plus moi-même et que je ne vive plus que de vous, dans cette union ineffable et au-dessus des sens, que tous ne connaissent pas? Maintenant, je ne sais que gémir et je porte avec douleur ma misère. Car en cette vallée de larmes, il se rencontre bien des maux, qui me troublent, m’affligent et couvrent mon âme comme d’un nuage. Souvent ils me fatiguent et me retardent; ils s’emparent de moi; ils m’arrêtent et, m’ôtant près de vous un libre accès, ils me privent de ces délicieux embrassements dont jouissent toujours et sans obstacle les célestes esprits. Soyez touché de mes soupirs et de ma désolation sur la terre! ô Jésus, splendeur de l’éternelle gloire, consolateur de l’âme exilée! ma bouche est muette devant vous et mon silence vous parle. Jusqu’à quand mon Seigneur tardera-t’il de venir? Qu’il vienne à ce pauvre qui est à lui et qu’il lui rende la joie. Qu’il étende la main pour relever un malheureux plongé dans l’angoisse. Venez, venez, car sans vous, tous les jours, toutes les heures s’écoulent dans la tristesse, parce que vous êtes seul ma joie, et que vous pouvez seul remplir le vide de mon coeur. Je suis oppressé de misère, et comme un prisonnier chargé de fers, jusqu’à ce que, me ranimant par la lumière de votre présence, vous me rendiez la liberté et jetiez sur moi un regard d’amour. Que d’autres cherchent, au lieu de vous, tout ce qu’ils voudront; pour moi, rien ne me plaît ni ne me plaira jamais que vous, ô mon Dieu! mon espérance, mon salut éternel! Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu’à ce que votre grâce revienne et que vous me parliez intérieurement. Jésus-Christ: Me voici, je viens à vous parce que vous m’avez invoqué. Vos larmes et le désir de votre âme, le brisement de votre coeur humilié m’ont fléchi et ramené à vous. Le fidèle: Et j’ai dit: Seigneur, je vous ai appelé et j’ai désiré jouir de vous, prêt à rejeter pour vous tout le reste. Et c’est vous qui m’avez incité le premier à vous chercher. Soyez donc béni, Seigneur, d’avoir usé de cette bonté envers votre serviteur selon votre infinie miséricorde. Que peut-il vous dire encore et que lui reste-t’il, qu’à s’humilier profondément en votre présence, plein du souvenir de son néant et de son iniquité? Car il n’est rien de semblable à vous dans tout ce que le ciel et la terre renferment de plus merveilleux. Vos oeuvres sont parfaites, vos jugements véritables, et l’univers est régi par votre providence. Louange donc et gloire à vous, ô sagesse du Père! Que mon âme, que ma bouche, que toutes les créatures ensemble vous louent et vous bénissent à jamais.

 

 

22. Du souvenir des bienfaits de Dieu

 

Le fidèle: Seigneur! ouvrez mon cœur à votre loi, et enseignez-moi à marcher dans la voie de vos commandements. Faites que je connaisse votre volonté et que je rappelle dans mon souvenir, avec un grand respect et une sérieuse attention, tous vos bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grâces. Je sais cependant et je confesse que je ne puis reconnaître dignement la moindre de vos faveurs. Je suis au-dessous de tous les biens que vous m’avez accordés; et quand je considère votre élévation infinie, mon esprit s’abîme dans votre grandeur. Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre âme, tout ce que nous possédons et au-dedans et au-dehors, dans l’ordre de la grâce ou de la nature, c’est vous qui nous l’avez donné; et vos bienfaits nous rappellent sans cesse votre bonté, votre tendresse, l’immense libéralité dont vous usez envers nous, vous de qui viennent tous les biens. Car tout vient de vous, quoique l’un reçoive plus, l’autre moins; et sans vous nous serions à jamais privés de tout bien. Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni s’élever au-dessus des autres, ni insulter celui qui a moins reçu; car celui-là est le meilleur et le plus grand, qui s’attribue le moins, et qui rend grâces avec plus de ferveur et d’humilité. Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous est le plus propre à recevoir de grands dons. Celui qui a moins reçu ne doit ni s’affliger, ni se plaindre, ni concevoir de l’envie contre ceux qui ont reçu davantage, mais plutôt ne regarder que vous et louer de toute son âme votre bonté, toujours prête à répandre ses dons si abondamment, si gratuitement, sans acception de personnes. Tout vient de vous et ainsi vous devez être loué de tout. Vous savez ce qu’il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci reçoit plus, cet autre moins; ce n’est pas à nous qu’appartient ce discernement, mais à vous qui pesez tous les mérites. C’est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grâce singulière que vous m’ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au-dehors et qui attirent les louanges et l’admiration des hommes. Et certes, en considérant son indigence et son abjection, loin d’en être abattu, loin d’en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit plutôt sentir une douce consolation, une grande joie; car vous avez choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs les pauvres, les humbles, ceux que le monde méprise. Tels étaient vos apôtres mêmes, que vous avez établis princes sur toute la terre. Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et de la pensée même du mal, si simples et si humbles qu’ ils se réjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom, et qu’ils embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre. Rien ne doit causer tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît le prix de vos bienfaits, que l’accomplissement de votre volonté et de vos desseins éternels sur lui. Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu’il consente aussi volontiers à être le plus petit, que d’autres désirent avec ardeur d’être les plus grands; qu’il soit aussi tranquille, aussi satisfait dans la dernière place que dans la première; et que, toujours prêt à souffrir le mépris, les rebuts, il s’estime aussi heureux d’être sans nom, sans réputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du monde. Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les dons que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.

 

 

23. De quatre choses importantes pour conserver la paix

 

1.  Jésus-Christ: Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et de la vraie liberté.

 

2.  Le fidèle: Faites, Seigneur, ce que vous dites; car il m’est doux de vous entendre.

 

3.  Jésus-Christ: Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté d’autrui que la vôtre.

 

Choisissez toujours d’avoir moins que plus. Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous. Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s’accomplisse parfaitement en vous. Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.

 

4. Le fidèle: Seigneur, ces courts préceptes renferment une grande perfection.

 

Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et abondantes en fruits. Si j’étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément dans le trouble. Car toutes les fois qu’il m’arrive de perdre le calme et la paix, je reconnais que je me suis écarté de ces maximes. Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des âmes, augmentez en moi votre grâce, afin qu’en obéissant à ce que vous commandez, je puisse accomplir mon salut.

 

5.  Prière pour obtenir d’être délivré des mauvaises pensées. Seigneur mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu, hâtez-vous de me secourir, car une foule de pensées diverses m’ont assailli et de grandes terreurs agitent mon âme. Comment traverserai-je tant d’ennemis sans recevoir de blessures? Comment les renverserai-je?

 

6.  Je marcherai devant vous, dit le Seigneur, et j’abattrai les puissants de la terre. J’ouvrirai les portes de la prison, et je vous montrerai les issues les plus secrètes.

 

7.  Faites, Seigneur, selon votre parole; et que toutes les pensées mauvaises fuient devant vous. Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me pressent est de me réfugier vers vous, de me confier en vous, de vous invoquer du fond de mon cœur et d’attendre avec patience votre secours.

 

8.  Prière pour demander à Dieu la lumière.

 

Eclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus! Faites luire votre lumière dans mon coeur et dissipez toutes ses ténèbres. Arrêtez mon esprit qui s’égare et brisez la violence des tentations qui me pressent. Déployez pour moi votre bras et domptez ces bêtes furieuses, ces convoitises dévorantes, afin que je trouve la paix dans votre force et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre sanctuaire, dans une conscience pure. Commandez aux vents et aux tempêtes; dites à la mer: Apaise-toi; à l’aquilon: Ne souffle point, et il se fera un grand calme.

 

9.  Envoyez votre lumière et votre vérité pour qu’elles luisent sur la terre; car je ne suis qu’une terre stérile et ténébreuse jusqu’à ce que vous m’éclairiez. Répandez votre grâce d’en haut, versez sur mon cœur la rosée céleste, épanchez sur cette terre aride les eaux fécondes de la piété, afin qu’elle produise des fruits bons et salutaires. Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés, transportez tous mes désirs au ciel, afin qu’ayant trempé mes lèvres à la source des biens éternels, je ne puisse plus sans dégoût penser aux choses de la terre.

 

10.  Enlevez-moi, détachez-moi de toutes les fugitives consolations des créatures, car nul objet créé ne peut satisfaire ni rassasier pleinement mon coeur. Unissez-moi à vous par l’indissoluble lien de l’amour, car vous suffisez seul à celui qui vous aime, et tout le reste sans vous n’est rien.

 

 

24. Qu’il ne faut pas s’enquérir curieusement de la conduite des autres

 

Jésus-Christ: Mon fils, réprimez en vous la curiosité et ne vous troublez point de vaines sollicitudes. Que vous importe ceci ou cela? Suivez-moi. Que vous fait ce qu’est celui-ci, comment parle ou agit celui-là? Vous n’avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour vous-même; de quoi vous inquiétez-vous? Voilà que je connais tous les hommes: je vois tout ce qui se passe sous le soleil; je sais ce qu’il en est de chacun, ce qu’il pense, ce qu’il veut, et où tendent ses vues. C’est donc à moi qu’on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en paix et laissez ceux qui s’agitent, s’agiter tant qu’ils voudront. Tout ce qu’ils feront, tout ce qu’ils diront viendra sur eux, car ils ne peuvent me tromper. Ne poursuivez pas cette ombre qu’on appelle un grand nom; ne désirez ni de nombreuses liaisons, ni l’amitié particulière d’aucun homme. Car tout cela dissipe l’esprit et obscurcit étrangement le cœur. Je me plairais à vous faire entendre ma parole et à vous révéler mes secrets si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur. Songez à l’avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes choses.

 

 

25. En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l’âme

 

Jésus-Christ: Mon fils, j’ai dit: Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne. Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une paix véritable. Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de cœur. Votre paix sera dans une grande patience. Si vous m’écoutez et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d’une profonde paix. Le fidèle: Seigneur, que ferai-je donc? Jésus-Christ: En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous dites. N’ayez d’autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne désirez, ne recherchez rien hors de moi. Ne jugez point de manière téméraire des paroles ou des actions des autres; ne vous ingérez point dans ce qui n’est pas commis à votre charge; alors vous serez peu ou rarement troublé. Mais ne sentir jamais aucun trouble, n’éprouver aucune peine de cœur, aucune souffrance du corps, cela n’est pas de la vie présente; c’est l’état de l’éternel repos. Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu’il ne vous arrive aucune contrariété; ni que tout soit bien, quand vous n’essuyez d’opposition de personne; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque tout réussit selon vos désirs. Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même et d’imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez votre cœur rempli d’une piété tendre et douce; car ce n’est pas en cela qu’on reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le progrès de l’homme et sa perfection. Le fidèle: En quoi donc, Seigneur Jésus-Christ: A vous offrir de tout votre cœur à la volonté divine; à ne vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps ni dans l’éternité; de sorte que, regardant du même œil et pesant dans la même balance les biens et les maux, vous m’en rendiez également grâces. Et ce n’est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si constant dans l’espérance, que, privé intérieurement de toute consolation, vous prépariez votre cœur à de plus dures épreuves, sans jamais vous justifier vous-même comme si vous ne méritiez pas de tant souffrir, mais reconnaissant au contraire ma justice et louant ma sainteté dans tout ce que j’ordonne. Alors vous marcherez dans la voie droite, dans la véritable voie de la paix, et vous pourrez avec assurance espérer de revoir mon visage dans l’allégresse. Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis, vous jouirez d’une paix aussi profonde qu’il est possible en cette vie d’exil.

 

 

26. De la liberté du cœur, qui s’acquiert plutôt par la prière que par la lecture

 

Le fidèle: Seigneur, c’est une haute perfection de ne jamais détourner des choses du ciel les regards de son cœur, de passer au milieu des soins du monde sans se préoccuper d’aucun soin, non par indolence, mais par le privilège d’une âme libre, qu’aucune affection déréglée n’attache à la créature. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté! délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu’ils ne retardent ma course; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me séduise; de tout ce qui arrête et trouble l’âme, de peur que l’affliction ne me brise et ne m’abatte. Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant d’ardeur, mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction commune à tous les enfants d’Adam, tourmentent et appesantissent l’âme de votre serviteur, et l’empêchent de jouir autant qu’il voudrait de la liberté de l’esprit. ô mon Dieu! douceur ineffable, changez pour moi en amertume toute consolation de la chair, qui me détourne de l’amour des biens éternels, et m’attire et me fascine par le charme funeste du plaisir présent. Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par le monde et sa gloire qui passe; que je ne succombe point aux ruses du démon. Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour persévérer. Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse onction de votre esprit, et au lieu de l’amour terrestre, pénétrez-moi de l’amour de votre nom. Le boire, le manger, le vêtement et les autres choses nécessaires pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente. Faites que j’use de ces soulagements avec modération et que je ne les recherche point avec trop de désir. Les rejeter tous, cela n’est pas permis, parce qu’il faut soutenir la nature; mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui est au-delà du besoin et ne sert qu’à flatter les sens; autrement la chair se révolterait contre l’esprit. Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin qu’instruit par vous je me préserve de tout excès.

 

 

27. Que l’amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l’homme de parvenir au souverain bien

 

Jésus-Christ: Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour posséder tout, et que rien en vous ne soit à vous-même. Sachez que l’amour de vous-même vous nuit plus qu’aucune chose du monde. On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l’affection, de l’amour qu’on a pour elle. Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave d’aucune chose. Ne désirez point ce qu’il ne vous est pas permis d’avoir; renoncez à ce qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté. Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du cœur, avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder. Pourquoi vous consumer d’une vaine tristesse? Pourquoi vous fatiguer de soins superflus? Demeurez soumis à ma volonté et rien ne pourra vous nuire. Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre objet que de vous satisfaire ou de vivre plus selon votre gré, vous n’aurez jamais de repos et jamais vous ne serez libre d’inquiétude, parce qu’en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et partout quelqu’un qui vous contrarie. A quoi sert donc de posséder et d’accumuler beaucoup de choses au-dehors? Ce qui sert, c’est de les mépriser et de les déraciner de son cœur. Et n’entendez pas ceci uniquement de l’argent et des richesses, mais encore de la poursuite des honneurs et du désir des vaines louanges, toutes choses qui passent avec le monde. Nul lieu n’est un sûr refuge si l’on manque de l’esprit de ferveur; et cette paix qu’on cherche au-dehors ne durera guère si le cœur est privé de son véritable appui, c’est-à-dire si vous ne vous appuyez pas sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux. Car entraîné par l’occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous aurez fui, et pis encore.

 

Prière pour obtenir la pureté du cœur et la sagesse céleste. Le fidèle: Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l’Esprit-Saint. Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon cœur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne sois emporté par le désir d’aucune chose ou précieuse ou méprisable, mais plutôt qu’appréciant toutes choses ce qu’elles sont, je voie qu’elles passent et que je passerai aussi avec elles: Car il n’y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et affliction d’esprit. Oh! Qu’il est sage, celui qui juge ainsi! Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j’apprenne à vous chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu’il est, selon l’ordre de votre sagesse. Donnez-moi la prudence pour m’éloigner de ceux qui me flattent, et la patience pour supporter ceux qui s’élèvent contre moi. Car c’est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent de paroles et de ne point prêter l’oreille aux perfides discours des flatteurs. C’est ainsi qu’on avance sûrement dans la voie où l’on est entré.

 

 

28. Qu’il faut mépriser les jugements humains

 

Jésus-Christ: Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de vous et en disent des choses qu’il vous soit pénible d’entendre. Vous devez penser encore plus de mal de vous-même et croire que personne n’est plus imparfait que vous. Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront les paroles qui se dissipent en l’air? Ce n’est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps mauvais et de se tourner vers moi intérieurement, sans se troubler des jugements humains. Que votre paix ne dépende point des discours des hommes; car, qu’ils jugent de vous bien ou mal, vous n’en demeurez pas moins ce que vous êtes. Où est la véritable paix et la gloire véritable? n’est-ce pas en moi? Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint point de leur déplaire, jouira d’une grande paix. De l’amour déréglé et des vaines craintes naissent l’inquiétude du cœur et la dissipation des sens.

 

 

29. Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l’affliction

 

Le fidèle: Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu m’éprouver par cette peine et cette tentation. Puisque je ne saurais l’éviter, qu’ai-je à faire que de me réfugier vers vous, pour que vous me secouriez, et qu’elle me devienne utile? Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation; mon coeur malade est tourmenté par la passion qui le presse. Et maintenant que dirai-je? ô Père plein de tendresse! les angoisses m’ont environné. Délivrez-moi de cette heure. Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire, en me délivrant après m’avoir humilié profondément. Daignez, Seigneur, me secourir; car, pauvre créature que je suis, que puis-je faire et où irais-je sans vous? Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve. Et maintenant que dirai-je encore? Seigneur, que votre volonté se fasse. J’ai bien mérité de sentir le poids de la tribulation. Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec patience, jusqu’à ce que la tempête passe et que le calme revienne. Votre main toute puissante peut éloigner de moi cette tentation et en modérer la violence, afin que je ne succombe pas entièrement, comme vous l’avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde! Et autant ce changement m’est difficile, autant il vous l’est peu: c’est l’œuvre de la droite du Très-Haut.

 

 

30. Qu’il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce

 

Jésus-Christ: Mon fils, je suis le Seigneur, c’est moi qui fortifie au jour de la tribulation. Venez à moi quand vous souffrirez. Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c’est que vous recourez trop tard à la prière. Car avant de me prier avec instance, vous cherchez au-dehors du soulagement et une multitude de consolations. Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que c’est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi, et que hors de moi il n’est point de secours efficace, point de conseil utile, point de remède durable. Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête, ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes; car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu et beaucoup plus encore. Y-a-t’il rien qui me soit difficile? ou serais-je semblable à ceux qui disent et ne font pas? Où est votre foi? Demeurez ferme et persévérez. Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son temps. Attendez-moi, attendez: Je viendrai, et je vous guérirai. Ce qui vous agite est une tentation et ce qui vous effraie est une crainte vaine. Que vous revient-il de ces soucis d’un avenir incertain, sinon tristesse sur tristesse? A chaque jour suffit son mal. Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s’affliger de choses futures qui n’arriveront peut-être jamais! C’est une suite de la misère humaine d’être le jouet de ces imaginations et la marque d’une âme encore faible, de céder si aisément aux suggestions de l’ennemi. Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets réels ou par de fausses images, et de nous vaincre par l’amour des biens présents ou par la crainte des maux à venir. Que votre cœur donc ne se trouble point, et ne craigne point. Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde. Quand vous croyez être loin de moi, souvent c’est alors que je suis le plus près de vous. Lorsque vous croyez tout perdu, ce n’est souvent que l’occasion d’un plus grand mérite. Tout n’est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs. Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent ni vous abandonner à aucune affliction, quelle qu’en soit la cause, et vous y enfoncer comme s’il ne vous restait nulle espérance d’en sortir. Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé lorsque je vous afflige pour un temps, ou que je vous retire mes consolations; car c’est ainsi qu’on parvient au royaume des cieux. Et certes, il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être exercés par des traverses, que de n’éprouver jamais aucune contrariété. Je connais le secret de votre cœur et je sais qu’il est utile pour votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte qu’une ferveur continue ne vous porte à la présomption et que par une vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez être ce que vous n’êtes pas. Ce que j’ai donné, je puis l’ôter et le rendre quand il me plaît. Ce que je donne est toujours à moi; ce que je reprends n’est point à vous, car c’est de moi que découle tout bien et tout don parfait. Si je vous envoie quelque peine et quelque contradiction, n’en murmurez pas, et que votre cœur ne se laisse point abattre; car je puis en un moment vous délivrer de ce fardeau et changer votre tristesse en joie. Et lorsque j’en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute louange. Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous affliger avec tant d’excès dans l’adversité, mais plutôt vous en réjouir et m’en rendre grâces. Et même ce doit être votre unique joie que je vous frappe sans vous épargner. Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous aime, ai-je dit à mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais pour soutenir de grands combats; non pour posséder les honneurs, mais pour souffrir les mépris; non pour vivre dans l’oisiveté, mais dans le travail; non pour se reposer, mais pour porter beaucoup de fruits par la patience. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

 

 

31. Qu’il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur

 

Le fidèle: Seigneur, j’ai besoin d’une grâce plus grande, s’il me faut parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi. Car, tant que quelque chose m’arrête, je ne puis voler librement vers vous. Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: Qui me donnera des ailes comme à la colombe? et je volerai et je me reposerai. Quel repos plus profond que le repos de l’homme qui n’a que vous en vue? et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre? Il faut donc s’élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là reconnaître que c’est vous qui avez tout fait, et que rien n’est semblable à vous. Tandis qu’on tient encore à quelque créature, on ne saurait s’occuper librement des choses de Dieu. Et c’est pourquoi l’on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des choses périssables. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l’âme et la ravisse au-dessus d’elle-même. Et tant que l’homme n’est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu’il sait et tout ce qu’il a est de bien peu de prix. Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime quelque chose hors de l’unique, de l’immense, de l’éternel bien. Tout ce qui n’est pas Dieu n’est rien, et ne doit être compté pour rien. Il y a une grande différence entre la sagesse d’un homme que la piété éclaire et la science qu’un docteur acquiert par l’étude. La science qui vient d’en haut et que Dieu lui-même répand dans l’âme, est bien supérieure à celle où l’homme parvient laborieusement par les efforts de son esprit. Plusieurs désirent s’élever à la contemplation; mais ce qu’il faut pour cela, ils ne le veulent point faire. Le grand obstacle est qu’on s’arrête à ce qu’il y a d’extérieur et de sensible, et que l’on s’occupe peu de se mortifier véritablement. Je ne sais ce que c’est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous prétendons, nous qu’on regarde comme des hommes tout spirituels, de poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser sans aucune distraction à notre état intérieur. Hélas! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes que nous nous hâtons d’en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos oeuvres. Nous ne considérons point jusqu’où descendent nos affections et nous ne gémissons point de ce que tout en nous est impur. Toute chair avait corrompu sa voie; et c’est pourquoi le déluge suivit. Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent nécessairement nos actions et dévoilent ainsi toute la faiblesse de notre âme. Les fruits d’une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur. On demande d’un homme: Qu’a-t’il fait? Mais s’il l’a fait par vertu, c’est à quoi l’on regarde bien moins. On veut savoir s’il a du courage, des richesses, de la beauté, de la science, s’il écrit ou s’il chante bien, s’il est habile dans sa profession; mais on ne s’informe guère s’il est humble, doux, patient, pieux, intérieur. La nature ne considère que le dehors de l’homme; la grâce pénètre au-dedans. Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n’être pas trompée.

 

 

32. De l’abnégation de soi-même

 

Jésus-Christ: Mon fils, vous ne pouvez jouir d’une liberté parfaite si vous ne vous renoncez entièrement. Ils vivent en servitude tous ceux qui s’aiment et qui veulent être à eux-mêmes. On les voit avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce qui flatte leurs sens et non ce qui me plaît, se repaître d’illusions et former mille projets qui se dissipent. Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra. Retenez bien cette courte et profonde parole: Quittez tout, et vous trouverez tout. Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos. Méditez ce précepte, et quand vous l’aurez accompli, vous saurez tout. Le fidèle: Seigneur, ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni un jeu d’enfants; cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse. Jésus-Christ: Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage lorsqu’on vous montre la voix des parfaits, mais plutôt vous efforcer de parvenir à cet état sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs. Ah! s’il en était ainsi de vous! si vous en étiez venu jusqu’à ne plus vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je vous ai donné, alors j’arrêterais sur vous mes regards avec complaisance et tous vos jours passeraient dans la paix et dans la joie. Il vous reste encore bien des choses à quitter, et à moins que vous n’y renonciez entièrement pour moi, vous n’obtiendrez point ce que vous demandez. Ecoutez mes conseils et, pour acquérir de vraies richesses, achetez de moi l’or éprouvé par le feu, c’est-à-dire la sagesse céleste qui foule aux pieds toutes les choses d’ici-bas. Qu’elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui plaît aux hommes ou nous plaît en nous-mêmes. Je vous le dis: échangez ce qu’il y a de grand et de précieux dans les choses humaines contre une chose vile. Car on regarde comme petite et vile, et l’on oublie presque entièrement cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s’élève point en elle-même et qui ne cherche point à être admirée sur la terre. Plusieurs ont ses louanges à la bouche: mais ils s’éloignent d’elle par leur vie. C’est cependant cette perle précieuse qui est cachée au plus grand nombre.

 

 

33. De l’inconstance du cœur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin

 

Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous; maintenant vous êtes affecté d’une certaine manière, vous le serez d’une autre le moment d’après. Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous; tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède; tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger. Mais l’homme sage et instruit dans les voies spirituelles s’élève au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu’il éprouve en soi, ni de quel côté l’incline le vent de l’inconstance; mais il arrête toute son attention sur la fin bienheureuse à laquelle il doit tendre. C’est ainsi qu’au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même. Plus l’œil de l’âme est pur et son intention droite, moins on est agité par les tempêtes. Mais cet œil s’obscurcit en plusieurs, parce qu’il se tourne vers chaque objet agréable qui se présente. Car il est rare de trouver quelqu’un tout à fait exempt de la honteuse recherche de soi-même. Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, non pour Jésus seul, mais pour voir Lazare. Il faut donc purifier l’intention afin que, simple et droite, elle se dirige constamment vers moi, sans s’arrêter jamais aux objets inférieurs.

 

 

34. Qu’on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu’on le goûte en toutes choses, quand on l’aime véritablement

 

Le fidèle: Voilà mon Dieu et mon tout! Que voudrai-je de plus? et quelle plus grande félicité puis-je désirer? ô ravissante parole! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le monde, ni rien de ce qui est du monde. Mon Dieu et mon tout, c’est assez dire à qui l’entend, et le redire sans cesse est doux à celui qui aime. Vous présent, tout est délectable; en votre absence, tout devient amer. Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie inénarrable. Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire, rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n’a d’attrait ni de douceur sans l’impression de votre grâce et l’onction de votre sagesse. Que ne goûtera point celui qui vous goûte, et que trouvera d’agréable celui qui ne vous goûte point? Les sages du monde, qui n’ont de goût que pour les voluptés de la chair, s’évanouissent dans leur sagesse, car on ne trouve là qu’un vide immense, que la mort. Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la chair, se montrent vraiment sages, car ils quittent le mensonge pour la vérité, et la chair pour l’esprit. Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu’ils trouvent de bon dans les créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur. Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de la créature, du temps et de l’éternité, de la lumière incréée et de celle qui n’en est qu’un faible reflet. ô lumière éternelle! infiniment élevée au-dessus de toute lumière créée, qu’un de vos rayons, tel que la foudre, parte d’en haut et pénètre jusqu’au fond le plus intime de mon cœur. Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances, pour qu’elle s’unisse à vous dans des transports de joie. Oh! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses? Jusque-là je n’aurai point de joie parfaite. Hélas! le vieil homme vit encore en moi: il n’est pas tout crucifié, il n’est pas mort entièrement. Ses convoitises combattent encore fortement contre l’esprit; il excite en moi des guerres intestines et ne souffre point que l’âme règne en paix. Mais vous qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots, levez- vous, secourez-Moi. Dissipez les nations qui veulent la guerre, et brisez-les dans votre puissance. Faites, je vous en conjure, éclater vos merveilles, et signalez la force de votre bras, car je n’ai point d’autre espérance ni d’autre refuge que vous, ô mon Dieu!

 

 

35. Qu’on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation

 

Jésus-Christ: Mon fils, vous n’aurez jamais de sécurité dans cette vie, mais tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours nécessaires. Vous êtes environné d’ennemis: ils vous attaquent à droite et à gauche. Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience, vous ne serez pas longtemps sans blessures. Si de plus votre cœur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez jamais la violence de ce combat, et vous n’obtiendrez point la palme des bienheureux. Il faut donc passer à travers tous les obstacles et lever un bras tout-puissant contre tout ce qui s’oppose à vous. Car la manne est donnée aux victorieux, et une grande misère est le partage du lâche. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au repos éternel? Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience. Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul. Vous devez supporter tout avec joie pour l’amour de Dieu: les travaux, les douleurs, les tentations, les persécutions, les angoisses, les besoins, les infirmités, les injures, les médisances, les reproches, les humiliations, les affronts, les corrections, le mépris. C’est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste. Pour un court travail, je donnerai une récompense éternelle, et une gloire infinie pour une humiliation passagère. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les consolations spirituelles? Mes saints n’en ont pas joui constamment, mais ils ont eu beaucoup de peines, des tentations diverses, de grandes désolations. Et se confiant plus en Dieu qu’en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que les souffrances du temps n’ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en être le prix. Voulez-vous avoir dès le premier moment ce que tant d’autres ont à peine obtenu après beaucoup de larmes et d’immenses travaux? Attendez le Seigneur, combattez avec courage, soyez ferme, ne craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre vie pour la gloire de Dieu. Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos tribulations.

 

 

36. Contre les vains jugements des hommes

 

Jésus-Christ: Mon fils, ne cherchez qu’en Dieu le repos de votre cœur, et ne craignez point les jugements des hommes quand votre conscience vous rend témoignage de votre innocence et de votre piété. Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point chose pénible pour le cœur humble qui se confie en Dieu plus qu’en lui-même. On parle tant qu’on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit. Comment, d’ailleurs, contenter tout le monde? cela ne se peut. Bien que Paul s’efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu’ il se fît tout à tous, il ne laissait pas d’être fort indifférent aux jugements des hommes. Il a fait tout ce qui était en lui pour l’édification et le salut des autres; car il n’a pu empêcher qu’ils ne l’aient quelquefois condamné ou méprisé. C’est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout, et il n’a opposé que l’humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient dans leurs discours à tout ce que leur suggérait la passion. Il s’est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne causât du scandale aux faibles. Qu’avez-vous à craindre d’un homme mortel? Il est aujourd’hui, et demain il aura disparu. Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes. Que peut contre vous un homme par des paroles et des outrages? Il se nuit plus qu’à vous et, quel qu’il soit, il n’évitera pas le jugement de Dieu. Ayez Dieu toujours présent et laissez là les contestations et les plaintes. Que si vous paraissez succomber maintenant et souffrir une confusion que vous ne méritez pas, n’en murmurez point et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience. Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi qui suis assez puissant pour vous délivrer de l’opprobre et de l’injure, et pour rendre à chacun selon ses œuvres.

 

37. Qu’il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du cœur

 

Jésus-Christ: Mon fils, quittez-vous et vous me trouverez. N’ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment. Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même sans retour. Le fidèle: Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois? Jésus-Christ: Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je n’excepte rien et j’exige de vous un dépouillement sans réserve. Comment pouvez-vous être à moi et comment pourrai-je être à vous si vous n’êtes pas libre, au-dedans et au-dehors, de toute volonté propre? Plus vous vous hâterez d’accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable et plus vous obtiendrez de moi. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve, et parce qu’ils n’ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s’occuper de ce qui les touche. Quelques-uns offrent tout d’abord; mais, la tentation survenant, ils reprennent ce qu’ils avaient donné, et c’est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu. Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d’un coeur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité qu’après un entier abandon et un continuel sacrifice d’eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi, ni s’unir à moi. Je vous l’ai dit bien des fois et je vous le redis encore: Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d’une grande paix intérieure. Donnez tout pour trouver tout; ne recherchez, ne demandez rien, demeurez fortement attaché à moi seul, et vous me posséderez. Votre cœur sera libre et dégagé des ténèbres qui l’obscurcissent. Que vos efforts, vos prières, vos désirs n’aient qu’un seul objet: d’être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ nu, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement. Alors s’évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus. Alors aussi s’éloigneront de vous les craintes excessives, et l’amour déréglé mourra en vous.

 

 

38. Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls

 

Jésus-Christ: Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous occupe au-dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti et que vous ne le soyez à rien. Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître et non pas l’esclave. Tel qu’un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le partage et dans la liberté des enfants de Dieu qui, élevés au-dessus des choses présentes, contemplent celles de l’éternité; qui donnent à peine un regard à ce qui passe et ne détachent jamais leurs yeux de ce qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point à leur attrait mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l’ordre établi par Dieu, le régulateur suprême, qui n’a rien laissé de désordonné dans ses œuvres. Si dans tous les événements, vous ne vous arrêtez point aux apparences et n’en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous voyez et entendez; si vous entrez d’abord, comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa divine réponse et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le présent et l’avenir. Car c’était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher l’éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière était son unique recours contre la malice et les pièges des hommes. Ainsi vous devez vous réfugier dans le secret de votre cœur pour implorer le secours de Dieu avec plus d’instance. Nous lisons que Josué et les enfants d’Israël furent trompés par les Gabaonites, parce qu’ils n’avaient point auparavant consulté le Seigneur, et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se laissèrent séduire par une fausse piété.

 

 

39. Qu’il faut éviter l’empressement dans les affaires

 

Jésus-Christ: Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j’en disposerai selon ce qui sera le mieux, au temps convenable. Attendez ce que j’ordonnerai et vous y trouverez un grand avantage. Le fidèle: Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie, car j’avance bien peu quand je n’ai que mes propres lumières. Oh! que ne puis-je, oubliant l’avenir, m’abandonner dès ce moment sans réserve à votre volonté souveraine! Jésus-Christ: Mon fils, souvent l’homme poursuit avec ardeur une chose qu’il désire; l’a-t’il obtenue, il commence à s’en dégoûter, parce qu’il n’y a rien de durable dans ses affections, et qu’elles l’entraînent incessamment d’un objet à un autre. Ce n’est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites choses. Le vrai progrès de l’homme est l’abnégation de soi-même; et l’homme qui ne tient plus à soi est libre et en assurance. Cependant l’ancien ennemi, qui s’oppose à tout bien, ne cesse pas de le tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s’efforce de le surprendre pour le faire tomber dans ses pièges. Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous n’entriez point en tentation.

 

 

40. Que l’homme n’a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien

 

Le fidèle: Seigneur, qu’est-ce que l’homme pour que vous vous souveniez de lui? Et qu’est-ce que le fils de l’homme pour que vous le visitiez? Par où l’homme a-t’il pu mériter votre grâce? De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre, si vous me délaissez? Et qu’ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je demande? Je ne puis certes penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien de moi-même, je n’ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m’incline vers le néant. Si vous ne m’aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe dans la tiédeur et le relâchement. Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et vous demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse. Pour moi, qui ai plus de penchant à m’éloigner du bien qu’à m’en approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change sept fois le jour. Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me tendez une main secourable, car vous pouvez seul, sans l’aide de personne, me secourir et m’affermir de telle sorte que je ne sois plus sujet à tous ces changements, et que mon cœur se tourne vers vous seul et s’y repose à jamais. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour acquérir le ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point d’homme qui me console, alors je pourrais tout espérer de votre grâce et me réjouir de nouveau dans les consolations que je recevrais de vous. Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui m’arrive de bien. Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu’un homme inconstant et fragile. De quoi donc puis-je me glorifier? Comment puis-je désirer qu’on m’estime? Serait-ce à cause de mon néant? mais quoi de plus insensé? Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal terrible, puisqu’elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous dépouille de la grâce céleste. Car, dès que l’homme se complaît en lui-même, il commence à vous déplaire; et lorsqu’il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie vertu. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non pas en soi; de se réjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu; de ne trouver de plaisir en nulle créature qu’à cause de vous. Que votre nom soit loué et non le mien; qu’on exalte vos œuvres et non les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu’il ne me revienne rien des louanges des hommes. Vous êtes ma gloire et la joie de mon cœur. En vous je me glorifierai; je me réjouirai sans cesse en vous et non pas en moi, si ce n’est dans mes infirmités. Que les Juifs recherchent la gloire qu’on reçoit les uns des autres; pour moi, je ne rechercherai que celle qui vient de Dieu seul. Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité. ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu! Trinité bienheureuse! à vous seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles!

 

 

41. Du mépris de tous les honneurs du temps

 

Jésus-Christ: Mon fils, n’enviez point les autres si vous les voyez honorés et élevés tandis qu’on vous méprise et qu’on vous humilie. Elevez votre cœur au ciel vers moi et vous ne vous affligerez point d’être méprisé des hommes sur la terre. Le fidèle: Seigneur, nous sommes aveuglés et la vanité nous séduit bien vite. Si je me considère attentivement, je reconnais qu’aucune créature ne m’a jamais fait d’injustice, et qu’ainsi je n’ai nul sujet de me plaindre de vous. Après vous avoir tant offensé et si grièvement, il est juste que toute créature s’arme contre moi. La honte et le mépris, voilà donc ce qui m’est dû; et à vous la louange, l’honneur et la gloire. Et si je ne me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d’être méprisé, abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni posséder au-dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumière spirituelle, ni être parfaitement uni à vous.

 

 

42. Qu’il ne faut pas que notre paix dépende des hommes

 

Jésus-Christ: Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de l’habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans l’inquiétude et le trouble. Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s’éloigne ou meurt. Toute amitié doit être fondée sur moi; et c’est pour moi que vous devez aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus chers en cette vie. Sans moi, l’amitié est stérile et dure peu, et toute affection dont je ne suis pas le lien n’est ni véritable ni pure. Vous devez être mort à toutes ces affections humaines, jusqu’à souhaiter de n’avoir, s’il se pouvait, aucun commerce avec les hommes. Plus l’homme s’éloigne des consolations de la terre, plus il s’approche de Dieu. Et il s’élève d’autant plus vers Dieu qu’il descend plus profond en lui-même, et qu’il est plus vil à ses propres yeux. Celui qui s’attribue quelque bien empêche que la grâce de Dieu descende en lui, parce que la grâce de l’Esprit-Saint cherche toujours les cœurs humbles. Si vous savez vous anéantir parfaitement et bannir de votre cœur tout amour de la créature, alors, venant à vous, je vous inonderai de ma grâce. Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le créateur. Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui et vous pourrez alors parvenir à le connaître. Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l’âme et la sépare du souverain bien.

 

 

43. Contre la vaine science du siècle

 

1.  Jésus-Christ: Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir au charme et à la beauté des discours des hommes, car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les discours, mais dans les oeuvres. Soyez attentif à mes paroles qui enflamment le cœur, éclairent, attendrissent l’âme, et la remplissent de consolation. Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage; Etudiez-vous à mortifier vos vices; cela vous servira plus que la connaissance des questions les plus difficiles.

 

2.  Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours revenir à l’unique principe de toutes choses: C’est moi qui donne à l’homme la science et qui éclaire l’intelligence des petits enfants, plus que l’homme ne le pourrait par aucun enseignement. Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès dans la vie de l’esprit. Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions curieuses et qui s’inquiètent peu d’apprendre à me servir! Viendra le jour où Jésus-Christ, le Maître des maîtres, le Seigneur des anges, apparaîtra pour demander compte à chacun de ce qu’il sait, c’est-à-dire pour examiner les consciences. Et alors, la lampe à la main, il scrutera Jérusalem: les secrets des ténèbres seront dévoilés, et toute langue se taira.

 

3.  C’est moi qui, en un moment, élève l’âme humble et la fais pénétrer plus avant dans la vérité éternelle que ne le pourrait celui qui aurait étudié dix années dans les écoles. J’enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d’opinion, sans faste, sans arguments, sans disputes. J’apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à rechercher et à goûter ce qui est éternel, à fuir les honneurs, à souffrir les scandales, à mettre en moi toute son espérance, à ne désirer rien hors de moi et à m’aimer ardemment par-dessus tout.

 

4.  Quelques-uns, en m’aimant ainsi, ont appris des choses toutes divines, dont ils parlaient d’une manière admirable. Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde étude. Mais je dis aux uns des choses plus générales; aux autres, de plus particulières. J’apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres et des figures; je révèle à d’autres mes mystères au milieu d’une vive splendeur. Les livres parlent à tous le même langage, mais il ne produit pas sur tous les mêmes impressions, parce que moi seul j’enseigne la vérité au-dedans, je scrute les cœurs, je pénètre leurs pensées, j’excite à agir, et je distribue mes dons à chacun selon qu’il me plaît.

 

 

44. Qu’il ne faut point s’embarrasser dans les choses extérieures

 

Jésus-Christ: Mon fils, il faut que vous-vous teniez dans l’ignorance de beaucoup de choses, que vous soyez comme mort au monde, et que le monde soit mort pour vous. Il faut aussi fermer l’oreille à bien des discours et penser plutôt à vous conserver en paix. Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît et laisser chacun dans son sentiment, que de s’arrêter à contester. Si vous prenez soin d’avoir Dieu pour vous et que son jugement vous soit toujours présent, vous supporterez sans peine d’être vaincu. Le fidèle: Hélas! Seigneur, où en sommes-nous venus? On pleure une perte temporelle, on court, on se fatigue pour le moindre gain, et l’on oublie les pertes de l’âme ou l’on ne s’en souvient qu’à peine et bien tard. On est attentif à ce qui ne sert que peu ou point du tout, et l’on passe avec négligence sur ce qui est souverainement nécessaire, parce que l’homme se répand tout entier au-dehors et que, s’il ne rentre promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli dans les choses extérieures.

 

 

45. Qu’il ne faut pas croire tout le monde, et qu’il est difficile de garder une sage mesure dans ses paroles

 

Le fidèle: Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation: car le salut ne vient pas de l’homme. Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la trouver? combien de fois l’ai-je trouvée où je l’attendais le moins? Vanité donc d’espérer dans les hommes; mais vous êtes, mon Dieu, le salut des justes. Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive. Nous sommes faibles et changeants, un rien nous séduit et nous ébranle. Quel est l’homme si vigilant et si réservé, qu’il ne tombe jamais dans aucune surprise, ni dans aucune perplexité? Mais celui, mon Dieu, qui se confie en vous et qui vous cherche dans la simplicité de son cœur, ne chancelle pas si aisément. Et s’il éprouve quelque affliction, s’il est engagé en quelque embarras, vous l’en tirerez bientôt ou vous le consolerez, car vous n’abandonnez pas pour toujours celui qui espère en vous. Quoi de plus rare qu’un ami fidèle, qui ne s’éloigne point quand l’infortune accable son ami? Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle et nul ami n’est comparable à vous. Oh! que de sagesse dans ce que disait cette sainte âme: Mon cœur est affermi et fondé en Jésus-Christ! S’il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte des hommes et moins ému de leurs paroles malignes. Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir? Si ceux qu’on a prévus souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui nous frappent inopinément? Pourquoi, malheureux que je suis, n’ai-je pas pris de plus sûres précautions pour moi-même? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crédulité pour les autres? Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes fragiles, quoique plusieurs nous croient ou nous appellent des anges. A qui croirai-je, Seigneur, si ce n’est à vous? Vous êtes la vérité qui ne trompe point et qu’on ne peut tromper. Au contraire, tout homme est menteur, faible, inconstant, fragile, surtout dans ses paroles; de sorte qu’on doit à peine croire d’abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu’il dit. Que vous nous avez sagement avertis de nous défier des hommes; que l’homme a pour ennemis ceux de sa propre maison, et que si quelqu’un dit: Le Christ est ici, ou il est là, il ne faut pas le croire. Une dure expérience m’a éclairé; heureux si elle sert à me rendre moins insensé et plus vigilant! Soyez discret, me dit quelqu’un, soyez discret; ce que je vous dis n’est que pour vous. Et pendant que je me tais et que je crois la choses secrète, il ne peut lui-même garder le silence qu’il m’a demandé; mais dans l’instant, il me trahit, se trahit lui-même et s’en va. Eloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez pas que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur ressemble. Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma langue soit étrangère à tout artifice. Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m’en préserver avec soin. Oh! qu’il est bon, qu’il est nécessaire pour la paix, de se taire sur les autres, de ne pas tout croire indifféremment, ni tout redire sans réflexion, de se découvrir à peu de personnes, de vous chercher toujours pour témoin de son cœur, de ne pas se laisser emporter à tout vent de paroles, mais de désirer que tout en nous et hors de nous s’accomplisse selon qu’il plaît à votre volonté. Que c’est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de fuir ce qui a de l’éclat aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui semble attirer leur admiration, mais de travailler ardemment à acquérir ce qui produit la ferveur et corrige la vie! A combien d’hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt! Que de fruits, au contraire, d’autres ont tirés d’une grâce conservée en silence durant cette vie fragile, qui n’est qu’une tentation et une guerre continuelle!

 

 

46. Qu’il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu’on est assailli de paroles injurieuses

 

Jésus-Christ: Mon fils, demeurez ferme, et espérez en moi. Qu’est-ce, après tout, que des paroles? un vain bruit: elles frappent l’air, mais ne brisent point la pierre. Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous devez souffrir avec joie cette légère peine pour Dieu. C’est bien le moins que de temps en temps vous supportiez quelques paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus dures épreuves. Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu’à votre cœur, si ce n’est que vous êtes encore charnel, et trop occupé des jugements des hommes? Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être repris de vos fautes et vous cherchez des excuses pour les couvrir. Scrutez mieux votre cœur et vous reconnaîtrez que le monde vit encore en vous, et le vain désir de plaire aux hommes. Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses, prouve que vous n’avez pas une humilité sincère, que vous n’êtes pas véritablement mort au monde, et que le monde n’est pas crucifié pour vous. Ecoutez ma parole et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles des hommes. Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la paille que le vent emporte? En perdriez-vous un seul cheveu? Celui dont le cœur n’est pas renfermé en lui-même et qui n’a pas Dieu toujours présent, s’émeut aisément d’une parole de blâme. Mais celui qui se confie en moi et qui ne s’appuie pas sur son propre jugement, ne craindra rien des hommes. Car c’est moi qui connais et qui juge ce qui est secret, je sais la vérité de toutes choses, qui a fait l’injure et qui la souffre. Cette parole, elle est venue de moi; cet événement, je l’ai permis afin que ce qu’il y a de caché dans beaucoup de cœurs fut révélé. Je jugerai l’innocent et le coupable; mais par un secret jugement, j’ai voulu auparavant éprouver l’un et l’autre. Le témoignage des hommes trompe souvent, mais mon jugement est vrai; il subsistera et ne sera point ébranlé. Le plus souvent il est caché et peu de personnes le découvrent en chaque chose; cependant il n’erre jamais et ne peut errer, quoiqu’il ne paraisse pas toujours juste aux yeux des insensés. C’est donc à moi qu’il faut remettre le jugement de tout, sans jamais s’en rapporter à son propre sens. Le juste ne sera point troublé, quoiqu’il arrive par l’ordre de Dieu. Il lui importera peu qu’on l’accuse injustement. Et si d’autres le défendent et réussissent à le justifier, il n’en concevra pas non plus une vaine joie. Car il se souvient que c’est moi qui sonde les cœurs et les reins, et que je ne juge point sur les dehors et les apparences humaines. Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à mes yeux. Le fidèle: Seigneur, mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui connaissez la fragilité de l’homme et son penchant au mal, soyez ma force et toute ma confiance; car ma conscience ne me suffit pas. Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j’ai dû m’abaisser sous tous les reproches et les supporter avec douceur. Pardonnez-moi, dans votre bonté, toutes les fois que je n’ai pas agi de la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à souffrir. Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour obtenir le pardon, que sur ma vertu apparente, pour justifier ce que ma conscience recèle. Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié pour cela; parce que sans votre miséricorde, nul homme vivant ne sera juste devant vous.

 

 

 

47. Qu’il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu’il y a de plus pénible

 

Jésus-Christ: Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas entièrement; mais qu’en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et vous fortifie. Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes bornes et de toute mesure. Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de douleurs. Attendez un peu et vous verrez promptement la fin de vos maux. Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront. Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère. Faites ce que vous avez à faire; travaillez fidèlement à ma vigne, et je serai moi-même votre récompense. Ecrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence, priez, souffrez courageusement l’adversité; la vie éternelle est digne de tous ces combats, et de plus grands encore. Il y a un jour connu du Seigneur où la paix viendra; et il n’y aura plus de jour ni de nuit comme sur cette terre mais une lumière perpétuelle, une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré. Vous ne direz plus alors: Qui me délivrera de ce corps de mort? Vous ne vous écrierez plus: Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé! car la mort sera détruite, et le salut sera éternel; plus d’angoisse, une joie ravissante, une société de gloire et de bonheur. Oh! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des saints! de quel glorieux état resplendissent ces hommes que le monde méprisait et regardait comme indignes de vivre! aussitôt, certes, vous vous prosterneriez jusque dans la poussière, et vous aimeriez mieux être au-dessous de tous qu’au-dessus d’un seul. Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutôt vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le plus grand gain d’être compté pour rien parmi les hommes. Oh! si vous goûtiez ces vérités, si elles pénétraient jusqu’au fond de votre coeur, comment oseriez-vous vous plaindre, même une seule fois? Est-il rien de pénible qu’on ne doive supporter pour la vie éternelle? Ce n’est pas peu de gagner ou de perdre le royaume de Dieu. Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes saints; ils ont soutenu dans ce monde un grand combat; et maintenant ils se réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l’abri de toute crainte, maintenant ils se reposent, et ils demeureront à jamais avec moi dans le royaume de mon Père.

 

 

48. De l’éternité bienheureuse et des misères de cette vie

 

Le fidèle: ô bienheureuse demeure de la cité céleste! Jour éclatant de l’éternité, que la nuit n’obscurcit jamais et que la vérité souveraine éclaire perpétuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de repos, que nulle vicissitude ne trouble! Oh! que ce jour n’a-t’il lui déjà sur les ruines du temps et de tout ce qui passe avec le temps! Il luit pour les saints dans son éternelle splendeur; mais nous, voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à travers un voile. Les citoyens du ciel en connaissent les délices; mais les fils d’Eve, encore exilés, gémissent sur l’amertume et l’ennui de la vie présente. Les jours d’ici-bas sont courts et mauvais, pleins de douleurs et d’angoisses. L’homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères, environné d’erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé de délices, tourmenté par la pauvreté. Oh! quand viendra la fin de ces maux? quand serai-je délivré de la misérable servitude des vices? quand me souviendrai-je, Seigneur, de vous seul? quand goûterai-je en vous une pleine joie? Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d’une vraie liberté, désormais exempte de toute peine et du corps et de l’esprit? Quand posséderai-je une joie solide, assurée, inaltérable, paix au-dedans et au-dehors, paix affermie de toutes parts? ô bon Jésus! quand me sera-t’il donné de vous voir, de contempler la gloire de votre règne? quand me serez-vous tout en toute chose? Quand serai-je avec vous dans ce royaume que vous avez préparé de toute éternité à vos élus? J’ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes. Consolez mon exil, adoucissez l’angoisse de mon cœur: car il soupire après vous de toute l’ardeur de ses désirs. Tout ce que le monde m’offre ici-bas pour me consoler me pèse. Je voudrais m’unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette ineffable union. Je voudrais m’attacher aux choses du ciel, et mes passions non mortifiées me replongent dans celles de la terre. Mon âme aspire à s’élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse au-dessous, malgré mes efforts. Ainsi, homme misérable, j’ai sans cesse la guerre au-dedans de moi et je me suis à charge à moi-même, l’esprit voulant s’élever toujours et la chair toujours descendre! Oh! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la prière! Mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi et n’abandonnez point votre serviteur dans votre colère. Faites briller votre foudre et dissipez ces visions de la chair: lancez vos flèches, et mettez en fuite ces fantômes de l’ennemi. Rappelez à vous tous mes sens; faites que j’oublie toutes les choses du monde et que je rejette promptement avec mépris ces criminelles images. Eternelle vérité, prêtez-moi votre secours afin que nulle chose vaine ne me touche. Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n’est pas pur s’évanouisse devant vous. Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que dans la prière je m’occupe d’autre chose que de vous. Car je confesse sincèrement que la distraction m’est habituelle. Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est mon corps, mais plutôt où mon esprit m’emporte. Je suis là où est ma pensée, ma pensée est d’ordinaire où est ce que j’aime. Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d’abord se présente à elle. Et c’est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément: est votre trésor, là aussi est votre cœur. Si j’aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel. Si j’aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde et je m’attriste de ses adversités. Si j’aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair. Si j’aime l’esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles. Car il est doux de parler et d’entendre parler de tout ce que j’aime, et j’en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite. Mais heureux l’homme, ô mon Dieu! qui à cause de vous, bannit de son cœur toutes les créatures, qui fait violence à la nature et crucifie par la ferveur de l’esprit les convoitises de la chair, afin de vous offrir du fond d’une conscience où règne la paix, une prière pure, et que, dégagé au-dedans et au-dehors de tout ce qui est terrestre, il puisse se mêler au chœurs des anges!

 

 

49. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement

 

Jésus-Christ: Mon fils, lorsque le désir de l’éternelle béatitude vous est donné d’en haut et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre cœur et recevez avec amour cette sainte aspiration. Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous incline vers la terre. Car rien de cela n’est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais une grâce de Dieu, qui a daigné jeter sur vous un regard afin que, croissant dans la vertu et dans l’humilité, vous vous prépariez à de nouveaux combats et que tout votre cœur s’attache à moi avec la volonté ferme de me servir. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte pas sans fumée. Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des tentations de la chair. Et c’est pourquoi ils n’ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce qu’ils demandent avec tant d’instance. Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si sûr. Car rien n’est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d’intérêt propre. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque avantage, mais ce qui m’honore et me plaît; car si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu’on peut désirer. Je connais votre désir; j’ai entendu vos gémissements. Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu; déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l’heure n’est pas encore venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et d’épreuves. Vous désirez être rassasié du souverain bien, mais cela ne se peut maintenant. C’est moi qui suis le bien suprême; attendez-moi dit le Seigneur, jusqu’à ce que vienne le royaume de Dieu. Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre et exercé de bien des manières. De temps en temps vous recevrez des consolations, mais jamais assez pour rassasier vos désirs. Ranimez donc votre force et votre courage pour accomplir et pour souffrir ce qui répugne à la nature. Il faut que vous vous revêtiez de l’homme nouveau, que vous vous changiez en un autre homme. Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous renonciez à ce que vous voulez. Ce que les autres souhaitent réussira, mille obstacles s’opposeront à ce que vous souhaitez. On écoutera ce que disent les autres, ce que vous direz sera compté pour rien. Ils demanderont et ils obtiendront; vous demanderez et on vous refusera. On parlera d’eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous. On leur confiera tel ou tel emploi, et l’on ne vous jugera propre à rien. Quelquefois la nature s’en affligera; et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence. C’est dans ces épreuves et une infinité d’autres semblables que, d’ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se renoncer et se briser à tout. Il n’est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à vous-même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté, surtout lorsqu’on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables. Et parce que, assujetti à un supérieur, vous n’osez résister à son autorité, il vous semble dur d’être en tout conduit par un autre et de n’agir jamais selon vos propres sens. Mais pensez, mon fils, aux fruits de vos travaux, à leur prompte fin, à leur récompense trop grande, et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante consolation. Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous ferez éternellement votre volonté dans le ciel. Là tous vos vœux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits. Là tous les biens s’offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de les perdre. Là votre volonté ne cessant jamais d’être unie à la mienne, vous ne souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre. Là personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous, personne ne vous suscitera de contrariétés ni d’obstacles; mais tout ce qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée pleinement, n’embrassera qu’à peine cette immense félicité. Là je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel. Là éclateront les fruits de l’obéissance, la pénitence se réjouira de ses travaux, et l’humble dépendance sera glorieusement couronnée. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous et ne regardez point qui a dit ou ordonné cela. Mais si quelqu’un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d’en être blessé, ayez soin de l’accomplir avec une effusion sincère. Que l’un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie d’une chose, celui-ci d’une autre, et qu’il en reçoive mille louanges; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire. Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par la mort, Dieu soit toujours glorifié en vous.

 

 

50. Comment un homme dans l’affliction doit s’abandonner entre les mains de Dieu

 

Le fidèle: Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans toute l’éternité, parce qu’il a été fait comme vous l’avez voulu, et ce que vous faites est bon. Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie: vous êtes, Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire. Qu’y a-t-il en votre serviteur qu’il n’ait reçu de vous, et sans l’avoir mérité? Tout est à vous: vous avez tout fait, tout donné. Je suis pauvre, et dans les travaux dès mon enfance. Quelquefois mon âme est triste jusqu’aux larmes, et quelquefois elle se trouble en elle-même, à cause des passions qui la pressent. Je désire la joie de la paix, j’aspire à la paix de vos enfants, que vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations. Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l’âme de votre serviteur sera comme remplie d’une douce mélodie et, ravi d’amour, il chantera vos louanges. Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra courir dans la voie de vos commandements; alors il ne lui reste qu’à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu’il n’en est plus pour lui comme auparavant, lorsque votre lumière resplendissait sur sa tête, et qu’à l’ombre de vos ailes il trouvait un abri contre les tentations. Père juste et toujours digne de louanges, l’heure est venue où votre serviteur doit être éprouvé. Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose pour vous. Père à jamais adorable, l’heure que vous avez prévue de toute éternité est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au-dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous. Il faut que pour un peu de temps il soit abaissé, humilié, anéanti devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de se relever avec vous à l’aurore d’un jour nouveau, et d’être environné de splendeur dans le ciel. Père saint, vous l’avez ainsi ordonné, ainsi voulu, et ce que vous avez commandé s’est accompli. Car c’est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir en ce monde pour votre amour, et d’être affligés autant de fois et par qui que ce soit que vous le permettiez. Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein et sans l’ordre de votre Providence. Ce m’est un bien, Seigneur, que vous m’ayez humilié, afin que je m’instruise de votre justice, et que je bannisse de mon cœur tout orgueil et toute présomption. Il m’est utile d’avoir été couvert de confusion, afin que je cherche à me consoler plutôt en vous que dans les hommes. Par là j’ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon lesquels vous affligez et le juste et l’impie, mais toujours avec équité et justice. Je vous rends grâces de ce que vous ne m’avez point épargné les maux, et de ce qu’au contraire vous m’avez sévèrement frappé, me chargeant de douleurs et m’accablant d’angoisses au-dedans et au-dehors. De tout ce qui est sous le ciel, il n’est rien qui me console; je n’espère qu’en vous, ô mon Dieu! céleste médecin des âmes, qui blessez et qui guérissez; qui conduisez jusqu’aux enfers, et qui en ramenez. Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même m’instruira. Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m’incline sous la verge qui me corrige. Frappez, frappez encore, afin que je réforme selon votre gré tout ce qu’il y a d’imparfait en moi. Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe. Je m’abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il vaut mieux être châtié en ce monde qu’en l’autre. Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la conscience de l’homme. Vous connaissez les choses futures avant qu’elles arrivent et il n’est pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se passe sur la terre. Vous savez ce qui est utile à mon avancement et combien la tribulation sert à consumer la rouille des vices. Disposez de moi selon votre bon plaisir et ne me délaissez point à cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous. Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j’aime ce que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j’estime ce qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos regards. Ne permettez pas que je juge d’après ce que l’oeil aperçoit au-dehors, ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des hommes; mais faites que je porte un jugement vrai des choses sensibles et spirituelles, et surtout que je cherche à connaître votre volonté. Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage des sens. Des amateurs du siècle se trompent aussi en n’aimant que les choses visibles. Un homme en vaut-il mieux parce qu’un autre homme l’estime grand? Quand un homme en exalte un autre, c’est un menteur qui trompe un menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont une véritable confusion pour qui les reçoit. Car, "ce qu’un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu’il est réellement, et rien de plus," dit l’humble saint François.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

51. Qu’il faut s’occuper d’œuvres extérieures, quand l’âme est fatiguée des exercices spirituels

 

Jésus-Christ: Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour la vertu, ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de contemplation; mais il est nécessaire à cause du vice de votre origine, que vous descendiez quelquefois à des choses plus basses et que vous portiez, malgré vous et avec ennui, le poids de cette vie corruptible. Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût et l’angoisse du cœur. Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer aux exercices spirituels et à la contemplation divine. Cherchez alors un refuge dans d’humbles occupations extérieures, et dans les bonnes œuvres une distraction qui vous ranime, attendez avec une ferme confiance mon retour et la grâce d’en haut; souffrez patiemment votre exil et la sécheresse du cœur, jusqu’à ce que je vous visite de nouveau et que je vous délivre de toutes vos peines. Car je reviendrai et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du repos intérieur. J’ouvrirai devant vous le champ des Ecritures afin que votre cœur, dilaté d’amour, vous presse de courir dans la voie de mes commandements. Et vous direz: Les souffrances du temps n’ont point de proportion avec la gloire future qui sera manifestée en nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

52. Que l’homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu,  mais plutôt de châtiment

 

Le fidèle: Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous me visitiez; ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé. Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer, je ne serais pas encore digne de vos consolations. Rien ne m’est dû que la verge et le châtiment, car je vous ai souvent et grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre. Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre consolation. Mais vous, ô Dieu tendre et clément! qui ne voulez pas que vos ouvrages périssent pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases de miséricorde, vous daignez consoler votre serviteur au-delà de ce qu’il mérite, et d’une manière toute divine. Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes! Qu’ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux consolations du ciel? Je n’ai point de souvenir d’avoir fait aucun bien; toujours, au contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger. Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous élèveriez contre moi et personne ne me défendrait. Qu’ai-je mérité pour mes péchés, sinon l’enfer et le feu éternel? Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d’opprobre et de mépris; je ne mérite point d’être compté parmi ceux qui sont à vous. Et, bien qu’il me soit douloureux de l’entendre, je rendrai cependant contre moi témoignage à la vérité, je m’excuserai de mes péchés, afin d’obtenir de vous plus aisément miséricorde. Que dirai-je, couvert comme je le suis, de crime et de confusion? Je n’ai à dire que ce seul mot: J’ai péché, Seigneur; j’ai péché; ayez pitié de moi, pardonnez-moi. Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m’en aille dans la terre des ténèbres, que recouvre l’ombre de la mort. Que demandez-vous d’un coupable, d’un misérable pécheur, sinon que, brisé de regrets, il s’humilie de ses péchés? La véritable contrition et l’humiliation du cœur produisent l’espérance du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue, protègent l’homme contre la colère à venir; et c’est alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l’âme pénitente. Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice agréable, et d’une odeur plus douce que celle de l’encens. C’est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds sacrés: car vous ne méprisez jamais un cœur contrit et humilié. Là est le refuge contre la fureur de l’ennemi; là le pécheur se réforme et se purifie de toutes les souillures qu’il a contractées au-dehors.

 

 

 

 

53. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre

 

Jésus-Christ: Mon fils, ma grâce est d’un grand prix, et ne souffre point le mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres. Il faut donc écarter tout ce qui l’arrête si vous désirez qu’elle se répande en vous. Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même, ne recherchez l’entretien de personne; mais que votre âme s’épanche devant Dieu en de ferventes prières afin de conserver la componction et une conscience pure. Comptez pour rien le monde entier et occupez-vous de Dieu plutôt que des œuvres extérieures. Car votre cœur ne peut pas être à moi et se plaire en même temps à ce qui passe. Il faut vous séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer votre âme de toute consolation terrestre. C’est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles serviteurs de Jésus-Christ de se regarder ici-bas comme des étrangers et des voyageurs. Oh! qu’il aura de la confiance à l’heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde! Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le cœur soit ainsi détaché de tout; et l’homme charnel ne connaît point la liberté de l’homme intérieur. Cependant pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses proches comme aux étrangers et ne se garder de personne plus que de soi-même. Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément tout le reste. La parfaite victoire est de triompher de soi-même. Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la raison, et que la raison m’obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la racine de l’arbre, pour arracher et détruire jusqu’aux restes les plus cachés de l’amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers. De cet amour désordonné que l’homme a pour lui-même naissent presque tous les vices qu’il doit vaincre et déraciner; et dès qu’il l’aura subjugué pleinement, il jouira d’un calme et d’une paix profonde. Mais parce qu’il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, à sortir d’eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair et ne peuvent s’élever au-dessus des sens. Celui qui veut me suivre librement, il faut qu’il mortifie toutes ses inclinations déréglées et qu’il ne s’attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.

 

 

 

 

 

54. Des divers mouvements de la nature et de la grâce

 

Jésus-Christ: Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de la grâce, car, quoique très opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu’à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut-il faire le discernement. Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions: c’est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien. La nature est pleine d’artifice; elle attire, elle surprend, elle séduit, et n’a jamais d’autre fin qu’elle-même. La grâce, au contraire, agit avec simplicité et fuit jusqu’à la moindre apparence du mal; elle ne tend point de pièges et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin. La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement. Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l’assujettissement, aspire à être vaincue et ne veut pas jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu et, à cause de Dieu, elle est prête à s’abaisser humblement au-dessous de toute créature. La nature travaille pour son intérêt propre et calcule le bien qu’elle peut retirer des autres. La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs. La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire. La nature craint la confusion et le mépris. La grâce se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus. La nature aime l’oisiveté et le repos du corps. La grâce ne peut être oisive et se fait une joie du travail. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier. La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne dédaigne point ce qu’il y a de plus rude et ne refuse point de se vêtir de haillons. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit du gain terrestre, s’afflige d’une perte et s’irrite d’une légère injure. La grâce n’aspire qu’aux biens éternels et ne s’attache point à ceux du temps; elle ne se trouble d’aucune perte et ne s’offense point des paroles les plus dures, parce qu’elle a mis son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt. La nature est avide et reçoit plus volontiers qu’elle ne donne; elle aime ce qui lui est propre et particulier. La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité, se contente de peu et croit qu’ il est plus heureux de donner que de recevoir. La nature porte vers les créatures, la chair, les vanités, elle est bien aise de se produire. La grâce élève à Dieu, excite la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au-dehors, et rougit de paraître devant les hommes. La nature se réjouit d’avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens. La grâce ne cherche de consolation qu’en Dieu seul et, s’élevant au-dessus des choses visibles, elle met tous ses délices dans le souverain bien. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre; elle ne sait rien faire gratuitement mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d’égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges; et elle veut qu’on tienne pour beaucoup tout ce qu’elle fait et tout ce qu’elle donne. La grâce ne veut rien de temporel, elle ne demande d’autre récompense que Dieu seul et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents; elle se glorifie d’un rang élevé, d’une naissance illustre; elle sourit aux puissants, flatte les riches et applaudit à ceux qui lui ressemblent. La grâce aime ses ennemis mêmes, et ne s’enorgueillit point du nombre de ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu’ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus

 

à  l’innocent qu’au puissant, recherche l’homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d’exhorter les bons à s’efforcer de devenir meilleurs, afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse. La grâce supporte avec constance la pauvreté. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts. La grâce ramène tout

 

à  Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne s’attribue aucun bien, ne présume point d’elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l’éternelle sagesse et au jugement de Dieu. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d’être connue et de s’attirer la louange et l’admiration. La grâce ne s’occupe point de nouvelles ni de ce qui nourrit la curiosité; car tout cela n’est que la renaissance d’une vieille corruption, puisqu’il n’y a rien de nouveau ni de stable sur la terre. Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l’ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l’éloge et l’estime, et à ne chercher en ce qu’on sait et en toute chose, que ce qui peut être utile, et l’honneur et la gloire de Dieu. Elle ne veut point qu’on loue ni elle ni ses œuvres; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu’il répand par pur amour. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu; c’est proprement le sceau des élus; c’est le gage du salut éternel. De la terre, où son cœur gisait, elle élève l’homme jusqu’à l’amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu’il était. Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit au-dedans de l’homme l’image de Dieu.

 

55. De la corruption de la nature, et de l’efficace de la grâce divine

 

      Le fidèle: Seigneur mon Dieu, qui m’avez créé à votre image et à votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m’avez montré l’excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre ma nature corrompue, qui m’entraîne au péché et dans la perdition. Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de l’esprit, et m’asservit aux sens pour que je leur obéisse en esclave; et je ne puis résister aux passions qu’ils soulèvent en moi, si vous ne me secourez, en ranimant mon cœur par l’effusion de votre sainte grâce.

 

      Votre grâce, et une grâce très grande, est nécessaire pour vaincre la nature, inclinée au mal dès l’enfance. Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine, de sorte que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le dérèglement d’une nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement ne la porte qu’au mal et vers les choses de la terre. Le peu de force qui lui est restée est comme une étincelle cachée sous la cendre. C’est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à accomplir ce qu’elle approuve, parce qu’elle ne possède pas la pleine lumière de la vérité et que toutes ses affections sont malades.

 

      De là vient, mon Dieu, que je me réjouis en votre loi selon l’homme intérieur, reconnaissant que vos commandements sont bons, justes et saints, qui condamnent tout mal et détournent du péché. Mais, dans ma chair, je suis asservi à la loi du péché, obéissant plutôt aux sens qu’à la raison, voulant le bien et n’ayant pas la force de l’accomplir. C’est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce qui aide ma faiblesse venant à manquer, au moindre obstacle je cède et je tombe. Je découvre la voie de la perfection et je vois clairement ce que je dois faire. Mais accablé du poids de ma corruption, je ne m’élève à rien de parfait.

 

      Oh! que votre grâce, Seigneur, m’est nécessaire, pour commencer le bien, le continuer et l’achever! Car sans elle je ne puis rien faire; mais je puis tout en vous, quand votre grâce me fortifie. Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la nature ne sont rien! Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l’éloquence n’ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce. Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants, mais la grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle. Telle est l’excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le pouvoir d’opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne doivent être comptées pour quelque chose sans elle. Ni la foi, ni l’espérance, ni les autres vertus, ne vous sont agréables sans la grâce et sans la charité.

 

5.  Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d’esprit, et celui qui possède de grands biens humble de cœur! Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre consolation, de peur que mon âme, épuisée, aride, ne vienne défaillir de lassitude. J’implore votre grâce, ô mon Dieu! je ne veux qu’elle; car votre grâce me suffit, quand je n’obtiendrais rien de ce que la nature désire. Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne craindrai aucun maux, tandis que votre grâce sera avec moi. Elle est ma force, mon conseil, mon appui. Elle est plus puissante que tous les ennemis et plus sage que tous les sages.

 

6.  Elle enseigne la vérité et règle la conduite; elle est la lumière du cœur et sa consolation dans l’angoisse; elle chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes. Que suis-je sans elle, qu’un bois sec, un rameau stérile qui n’est bon qu’à jeter? "Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m’accompagne toujours; qu’elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes œuvres: je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il."

 

 

56. Que nous devons nous renoncer nous-mêmes et imiter Jésus-Christ en portant la Croix

 

Jésus-Christ: Mon fils, vous n’entrerez en moi qu’autant que vous sortirez de vous-même. Comme on possède en soi la paix lorsqu’on ne désire rien au-dehors, ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu. Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement pour vous soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure. Suivez-moi: je suis la voie, la vérité et la vie. Sans la voie on n’avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez croire, la vie que vous devez espérer. Je suis la voie qui n’égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie qui ne finira jamais. Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la vie bienheureuse, la vie incréée. Si vous demeurez dans ma voie, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle. Si vous voulez parvenir à la vie, gardez mes commandements. Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi. Si vous voulez être parfait, vendez tout. Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même. Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente. Si vous voulez être élevé dans le ciel, humiliez-vous sur la terre. Si vous voulez régner avec moi, portez la Croix avec moi. Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la béatitude et de la vraie lumière. Le fidèle: Seigneur Jésus, puisque votre vie était pauvre et que le monde la méprisait, donnez-moi de vous imiter et d’être aussi méprisé du monde. Car le serviteur n’est pas plus grand que celui qu’il sert, ni le disciple au-dessus de son maître. Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que là est mon salut et la vraie sainteté. Tout ce que je lis, tout ce que j’entends, hors cette vie céleste, ne me console ni ne me satisfait pleinement. Jésus-Christ: Mon fils, puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses, vous serez heureux si vous les pratiquez. Celui-là m’aime, qui connaît et observe mes commandements; et je l’aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir avec moi dans le royaume de mon Père. Le fidèle: Seigneur Jésus, qu’il soit fait selon votre parole et votre promesse; rendez-moi digne de ce bonheur immense. J’ai reçu, j’ai reçu de votre main la Croix; je la porterai, oui, je la porterai comme vous l’avez voulu, jusqu’à la mort. Certes, la vie d’un bon religieux est une croix, mais une croix qui conduit à la gloire. J’ai commencé, il n’est plus permis de retourner en arrière; il n’y a plus à s’arrêter. Allons, mes frères, marchons ensemble, Jésus sera avec nous. Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la Croix; continuons, pour Jésus, de porter la Croix. Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide. Voilà que notre Roi marche devant nous; il combattra pour nous. Suivons avec courage, que rien ne nous effraye; soyons prêts à mourir généreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire de la honte d’avoir fui la Croix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

58. Qu’il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu

 

Jésus-Christ: Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts et sur les jugements cachés de Dieu; pourquoi l’un est abandonné tandis qu’un autre reçoit des grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n’a que des afflictions et celui-là est comblé d’honneurs. Tout cela est au-dessus de l’esprit de l’homme et nulle raison ne peut, quels qu’en soient ses efforts, pénétrer les jugements divins. Quand donc l’ennemi vous suggère de semblables pensées ou que les hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du prophète: Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits. Et encore: Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par eux-mêmes. Il faut craindre mes jugements et non les approfondir, parce qu’ils sont incompréhensibles à l’intelligence humaine. Ne disputez pas non plus des mérites des saints, ne recherchez point si celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le royaume des cieux. Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations inutiles: elles nourrissent l’orgueil et la vaine gloire, d’où naissent des jalousies et des dissensions, celui-ci préférant tel saint, celui-là tel autre, et voulant qu’il soit le plus élevé. L’examen de pareilles questions, loin d’apporter aucun fruit, déplaît aux saints. Car je ne suis point un Dieu de dissension mais de paix, et cette paix consiste plus à s’humilier sincèrement qu’à s’élever. Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour quelques saints que pour d’autres; mais cette affection vient plutôt de l’homme que de Dieu. C’est moi qui ai fait tous les saints, moi qui leur ai donné la grâce, moi qui leur ai distribué la gloire. Je sais les mérites de chacun: je les ai prévenus de mes plus douces bénédictions. Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: je les ai choisis au milieu du monde et ce ne sont pas eux qui m’ont choisi les premiers. Je les ai appelés par ma grâce; je les ai attirés par ma miséricorde, et conduits à travers des tentations diverses. J’ai répandu en eux d’ineffables consolations: je leur ai donné de persévérer et j’ai couronné leur patience. Je connais le premier et le dernier et je les embrasse tous dans mon amour immense. C’est moi qu’on doit louer dans tous mes saints, moi qu’on doit bénir au-dessus de tous et honorer en chacun de ceux que j’ai ainsi élevés dans la gloire et prédestinés, sans aucun mérites précédents de leur part. Celui donc qui méprise le plus petit des miens n’honore pas le plus grand parce que j’ai fait le petit et le grand. Et quiconque rabaisse quelqu’un de mes saints me rabaisse moi-même et tous ceux qui sont dans le royaume des cieux. Tous ne sont qu’un par le lien de la charité; ils n’ont tous qu’un même sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour. Et ce qui est plus parfait encore, ils m’aiment plus qu’ils ne s’aiment, plus que tous leurs mérites. Ravis au-dessus d’eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se plongent et se perdent dans le mien et s’y reposent délicieusement. Rien ne saurait partager leur cœur ni les détourner vers un autre objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d’une charité qui ne peut s’éteindre. Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir sur l’état des saints. Ils retranchent et ils ajoutent suivant leur inclination, et non pas selon que l’a réglé la Vérité éternelle. En plusieurs c’est l’ignorance, et surtout en ceux qui, peu éclairés par la lumière divine, aiment rarement quelqu’un d’un amour parfait et purement spirituel. Une inclination naturelle et une affection toute humaine les attire vers tel ou tel saint; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la terre. Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits et ce que la lumière d’en haut découvre à ceux qu’elle éclaire. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses qui passent votre intelligence; travaillez plutôt avec ardeur à obtenir une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu. Et quand quelqu’un saurait qui des saints est le plus parfait et le plus grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance, s’il n’en tirait un nouveau motif de s’humilier devant moi et de me louer davantage? Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui considère combien il est éloigné de la perfection des saints, se rend plus agréable à Dieu que celui qui dispute sur le degré plus ou moins élevé de leur gloire. Il vaut mieux prier les saints avec larmes et avec ferveur et implorer humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à pénétrer le secret de leur état dans le ciel. Ils sont heureux, contents; qu’avons-nous besoin d’en savoir plus, et n’est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours? Ils ne se glorifient point de leurs mérites parce qu’ils ne s’attribuent rien de bon, mais qu’ils attribuent tout à moi, qui leur ai tout donné par une charité infinie. Ils sont remplis d’un si grand amour de la Divinité, d’une joie si surabondante que, comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut manquer à leur félicité. Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes, et leur humilité me les rend plus chers et les unit plus étroitement à moi. C’est pourquoi il est écrit qu’ils déposaient leurs couronnes au pied du trône de Dieu, qu’ils se prosternaient devant l’Agneau, et qu’ils adoraient Celui qui vit dans les siècles des siècles. Plusieurs recherchent qui est le premier dans le royaume de Dieu, lesquels ignorent s’ils seront dignes d’être comptés parmi les derniers. C’est déjà quelque chose de grand d’être le plus petit dans le ciel, où tous sont grands, parce que tous seront appelés et seront en effet les enfants de Dieu. Le moindre des élus sera comme le chef d’un peuple nombreux tandis que le pécheur, après une longue vie,

 

58. Qu’il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu

 

Jésus-Christ: Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts et sur les jugements cachés de Dieu; pourquoi l’un est abandonné tandis qu’un autre reçoit des grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n’a que des afflictions et celui-là est comblé d’honneurs. Tout cela est au-dessus de l’esprit de l’homme et nulle raison ne peut, quels qu’en soient ses efforts, pénétrer les jugements divins. Quand donc l’ennemi vous suggère de semblables pensées ou que les hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du prophète: Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits. Et encore: Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par eux-mêmes. Il faut craindre mes jugements et non les approfondir, parce qu’ils sont incompréhensibles à l’intelligence humaine. Ne disputez pas non plus des mérites des saints, ne recherchez point si celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le royaume des cieux. Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations inutiles: elles nourrissent l’orgueil et la vaine gloire, d’où naissent des jalousies et des dissensions, celui-ci préférant tel saint, celui-là tel autre, et voulant qu’il soit le plus élevé. L’examen de pareilles questions, loin d’apporter aucun fruit, déplaît aux saints. Car je ne suis point un Dieu de dissension mais de paix, et cette paix consiste plus à s’humilier sincèrement qu’à s’élever. Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour quelques saints que pour d’autres; mais cette affection vient plutôt de l’homme que de Dieu. C’est moi qui ai fait tous les saints, moi qui leur ai donné la grâce, moi qui leur ai distribué la gloire. Je sais les mérites de chacun: je les ai prévenus de mes plus douces bénédictions. Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: je les ai choisis au milieu du monde et ce ne sont pas eux qui m’ont choisi les premiers. Je les ai appelés par ma grâce; je les ai attirés par ma miséricorde, et conduits à travers des tentations diverses. J’ai répandu en eux d’ineffables consolations: je leur ai donné de persévérer et j’ai couronné leur patience. Je connais le premier et le dernier et je les embrasse tous dans mon amour immense. C’est moi qu’on doit louer dans tous mes saints, moi qu’on doit bénir au-dessus de tous et honorer en chacun de ceux que j’ai ainsi élevés dans la gloire et prédestinés, sans aucun mérites précédents de leur part. Celui donc qui méprise le plus petit des miens n’honore pas le plus grand parce que j’ai fait le petit et le grand. Et quiconque rabaisse quelqu’un de mes saints me rabaisse moi-même et tous ceux qui sont dans le royaume des cieux. Tous ne sont qu’un par le lien de la charité; ils n’ont tous qu’un même sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour. Et ce qui est plus parfait encore, ils m’aiment plus qu’ils ne s’aiment, plus que tous leurs mérites. Ravis au-dessus d’eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se plongent et se perdent dans le mien et s’y reposent délicieusement. Rien ne saurait partager leur cœur ni les détourner vers un autre objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d’une charité qui ne peut s’éteindre. Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir sur l’état des saints. Ils retranchent et ils ajoutent suivant leur inclination, et non pas selon que l’a réglé la Vérité éternelle. En plusieurs c’est l’ignorance, et surtout en ceux qui, peu éclairés par la lumière divine, aiment rarement quelqu’un d’un amour parfait et purement spirituel. Une inclination naturelle et une affection toute humaine les attire vers tel ou tel saint; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la terre. Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits et ce que la lumière d’en haut découvre à ceux qu’elle éclaire. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses qui passent votre intelligence; travaillez plutôt avec ardeur à obtenir une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu. Et quand quelqu’un saurait qui des saints est le plus parfait et le plus grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance, s’il n’en tirait un nouveau motif de s’humilier devant moi et de me louer davantage? Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui considère combien il est éloigné de la perfection des saints, se rend plus agréable à Dieu que celui qui dispute sur le degré plus ou moins élevé de leur gloire. Il vaut mieux prier les saints avec larmes et avec ferveur et implorer humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à pénétrer le secret de leur état dans le ciel. Ils sont heureux, contents; qu’avons-nous besoin d’en savoir plus, et n’est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours? Ils ne se glorifient point de leurs mérites parce qu’ils ne s’attribuent rien de bon, mais qu’ils attribuent tout à moi, qui leur ai tout donné par une charité infinie. Ils sont remplis d’un si grand amour de la Divinité, d’une joie si surabondante que, comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut manquer à leur félicité. Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes, et leur humilité me les rend plus chers et les unit plus étroitement à moi. C’est pourquoi il est écrit qu’ils déposaient leurs couronnes au pied du trône de Dieu, qu’ils se prosternaient devant l’Agneau, et qu’ils adoraient Celui qui vit dans les siècles des siècles. Plusieurs recherchent qui est le premier dans le royaume de Dieu, lesquels ignorent s’ils seront dignes d’être comptés parmi les derniers. C’est déjà quelque chose de grand d’être le plus petit dans le ciel, où tous sont grands, parce que tous seront appelés et seront en effet les enfants de Dieu. Le moindre des élus sera comme le chef d’un peuple nombreux tandis que le pécheur, après une longue vie,

ne trouvera que la mort. Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans le royaume des cieux, ils entendirent cette réponse: Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme des petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera petit comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. Malheur à ceux qui dédaignent de s’abaisser avec les petits parce que la porte du ciel est basse et qu’ils n’y pourront passer. Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation parce que, quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront dehors poussant des hurlements. Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d’allégresse; parce que le royaume de Dieu est à vous, si cependant vous marchez dans la vérité.

 

 

59. Qu’on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul

 

Le fidèle: Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie et ma plus grande consolation au milieu de tout ce qui s’offre à mes regards sous le ciel? N’est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est infinie? Où ai-je été bien sans vous? et avec vous où ai-je pu être mal? J’aime mieux être pauvre à cause de vous que riche sans vous. J’aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de posséder le ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel; et la mort et l’enfer sont où vous n’êtes pas. Vous êtes tout mon désir; et c’est pourquoi je ne puis, loin de vous, que soupirer, gémir, prier. Je ne puis me confier pleinement qu’en vous, ni espérer dans mes besoins de secours que de vous seul, ô mon Dieu! Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur toujours fidèle. Tous cherchent leur intérêt: vous seul vous ne cherchez que mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien. Même quand vous m’exposez à beaucoup de tentations et de peines, c’est encore pour mon avantage; car vous avez coutume d’éprouver ainsi ceux qui vous sont chers. Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces épreuves, que si vous me remplissiez des plus douces consolations. C’est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon espérance et tout mon appui; c’est dans votre sein que je dépose toutes mes afflictions et toutes mes angoisses; car je ne trouve que faiblesse et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous. Il n’est point d’amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me racheter, ni de lieu assez secret pour m’offrir un sûr asile, si vous ne daignez vous-même me secourir, m’aider, me fortifier, me consoler, m’instruire et me prendre sous votre garde. Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur n’est rien sans vous et réellement ne sert de rien pour rendre heureux. Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la plénitude de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de toute parole; et la plus grande consolation de vos serviteurs est d’espérer uniquement en vous. Mes yeux sont élevés vers vous; en vous je mets toute ma confiance, mon Dieu, Père des miséricordes. Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction, afin qu’elle devienne votre demeure sainte, le siège de votre éternelle gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d’habiter, il n’y ait rien qui offense vos regards. Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté et, selon l’abondance de vos miséricordes, exaucez la prière de votre serviteur, misérable exilé loin de vous dans la région des ténèbres et de la mort. Protégez et conservez l’âme de votre pauvre serviteur au milieu des dangers de cette vie corruptible; que votre grâce l’accompagne et la conduise, par le chemin de la paix, dans la patrie de l’éternelle lumière. Ainsi soit-il.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livre quatrième – Du sacrement de l’Eucharistie

 

 

 

 

 

1. Avec quel respect il faut recevoir Jésus

 

Voix du disciple Le fidèle: Ce sont là vos paroles, ô Jésus! vérité éternelle! quoiqu’elles n’aient pas été dites dans le même temps et qu’elles ne soient pas écrites dans le même lieu. Et puisqu’elles viennent de vous et qu’elles sont véritables, je dois les recevoir toutes avec une foi pleine de reconnaissance. Elles sont de vous car c’est vous qui les avez dites; mais elles sont aussi à moi parce que vous les avez dites pour mon salut. Je les reçois avec joie de votre bouche, afin qu’elles se gravent profondément dans mon cœur. Ces paroles pleines de tant de bonté, de tendresse et d’amour, m’animent; mais la pensée de mes crimes m’effraye et ma conscience impure m’éloigne d’un mystère si saint. La douceur de vos paroles m’attire, mais le poids de mes péchés me retient. Vous m’ordonnez d’aller à vous avec confiance, si je veux avoir part avec vous, et de me nourrir du pain de l’immortalité, si je veux obtenir la vie et la gloire éternelle. Venez, dites-vous, venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes oppressés, et je vous ranimerai. ô douce et aimable parole à l’oreille d’un pécheur! vous invitez, Seigneur mon Dieu, le pauvre et l’indigent à la participation de votre corps sacré. Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser m’approcher de vous? Voilà que les cieux ne peuvent vous contenir, et vous dites: Venez tous à moi. D’où vient cette miséricordieuse condescendance, une si tendre invitation? Comment oserai-je aller à vous, moi qui ne sens en moi-même aucun bien qui puisse me donner quelque confiance? Comment vous recevrai-je en ma maison, moi qui ai si souvent outragé votre bonté? Les anges et les archanges vous adorent en tremblant, les saints et les justes sont saisis de frayeur; et vous dites: Venez tous à moi! Si ce n’était vous qui le dites, Seigneur, qui pourrait le croire? Et si vous n’ordonniez vous-même d’approcher de vous, qui en aurait l’audace? Noé, cet homme juste, travailla cent ans à construire l’arche, pour se sauver avec peu de personnes; et moi, comment pourrai-je en une heure me préparer à recevoir dignement le Créateur du monde? Moïse, le plus grand de vos serviteurs, pour qui vous étiez comme un ami, fit une arche de bois incorruptible, qu’il revêtit d’un or très pur, afin d’y déposer les tables de la loi; et moi, vile créature, j’oserais recevoir si facilement le fondateur de la loi et l’auteur de la vie! Salomon, le plus sage des rois d’Israël, employa sept ans à élever un temple magnifique à la gloire de votre nom; il célébra pendant huit jours la fête de sa dédicace; il offrit mille hosties pacifiques et, au son des trompettes, au milieu des cris de joie, il plaça solennellement l’arche d’alliance dans le lieu qui lui était préparé. Et moi, misérable que je suis et le plus pauvre des hommes, comment vous introduirai-je dans ma maison, moi qui sais à peine employer pieusement une demi-heure? Et plût à Dieu que j’eusse une seule fois employé dignement un moindre temps encore! ô mon Dieu! que n’ont point fait ces saints hommes pour vous plaire, et combien, hélas! ce que je fais est peu! combien est court le temps que je consacre à me préparer à la communion! Rarement suis-je bien recueilli, plus rarement suis-je libre de toute distraction. Et certes, en votre divine et salutaire présence, nulle pensée profane ne devrait s’offrir à mon esprit, nulle créature ne devrait l’occuper, car ce n’est pas un ange, mais le Seigneur des anges que je dois recevoir en moi. Quelle distance infinie, d’ailleurs, entre l’arche d’alliance avec ce qu’elle renfermait, et votre corps très pur avec ses ineffables vertus; entre les sacrifices à venir, et la véritable hostie de votre corps, accomplissement de tous les anciens sacrifices! Pourquoi donc ne suis-je pas plus enflammé en votre adorable présence? Pourquoi n’ai-je pas soin de me mieux préparer à la participation de vos saints mystères, lorsque ces antiques patriarches et ces saints prophètes, ces rois et ces princes avec tout leur peuple, ont montré tant de zèle pour le culte divin? David, ce roi si pieux, fit éclater ses transports par des danses religieuses devant l’arche, se souvenant des bienfaits que Dieu avait répandus sur ses pères; il fit faire divers instruments de musique, il composa des psaumes que le peuple chantait avec allégresse, selon ce qu’il avait ordonné, et, animé de l’Esprit-Saint, souvent il chantait lui-même sur sa harpe; il apprit aux enfants d’Israël à louer Dieu de tout leur cœur et à unir chaque jour leurs voix pour le célébrer et le bénir. Si la vue de l’arche d’alliance inspirait tant de ferveur, tant de zèle pour les louanges de Dieu, quel respect, quel amour ne doit pas m’inspirer, et à tout le peuple chrétien, la présence de votre Sacrement, ô Jésus! et la réception de votre corps adorable! Plusieurs courent en divers lieux pour visiter les reliques des saints; ils écoutent avidement le récit de leurs actions; ils admirent les vastes temples bâtis en leur honneur, et baisent leurs os sacrés, enveloppés dans l’or et la soie. Et voilà que vous-même, ô mon Dieu! vous êtes ici présent devant moi sur l’autel, vous le Saint des saints, le Créateur des hommes, le Roi des anges. Souvent c’est la curiosité, le désir de voir des choses nouvelles, qui fait entreprendre ces pèlerinages; et de là vient que, guidé par ce motif frivole, sans véritable contrition, on en tire peu de fruit pour la réforme des mœurs. Mais ici, dans le sacrement de l’autel, vous êtes présent tout entier, ô Christ Jésus! vrai Dieu et vrai homme, et toutes les fois qu’on vous reçoit dignement et avec ferveur, on recueille en abondance les fruits du salut éternel. Ce n’est pas la légèreté, ni la curiosité, ni l’attrait des sens, qui conduit à ce banquet sacré; mais une foi ferme, une vive espérance, une charité sincère. ô Dieu Créateur invisible du monde! que vous êtes admirable dans ce que vous faites pour nous! avec quelle bonté, quelle tendresse vous veillez sur vos élus, vous donnant vous-même à eux pour nourriture dans votre Sacrement! C’est là ce qui surpasse toute intelligence, ce qui, plus qu’aucune autre chose, attire à

vous les cœurs pieux et enflamme leur amour. Car vos vrais fidèles, occupés toute leur vie de se corriger, puisent dans la fréquente réception de cet auguste sacrement une merveilleuse ferveur et un zèle ardent pour la vertu. ô grâce admirable et cachée du sacrement, connue des seuls fidèles serviteurs de Jésus-Christ! car les serviteurs infidèles, asservis au péché, ne peuvent en ressentir l’influence. La grâce de l’Esprit-Saint est donnée dans ce sacrement; il répare les forces de l’âme et lui rend la beauté première, que le péché avait effacée. Telle est quelquefois la puissance de cette grâce et la ferveur qu’elle inspire, que non seulement l’esprit, mais le corps languissant en reçoit une vigueur nouvelle. Et c’est pourquoi nous devons déplorer avec amertume la tiédeur et la négligence qui affaiblissent en nous le désir de recevoir Jésus-Christ, unique espérance des élus et leur seul mérite. Car c’est lui qui nous sanctifie et qui nous a rachetés; il est la consolation de ceux qui voyagent sur la terre et l’éternelle félicité des saints. Combien donc ne doit-on pas gémir de ce que plusieurs montrent tant d’indifférence pour ce sacré mystère, qui est la joie du ciel et le salut du monde! ô aveuglement, ô dureté du cœur humain! d’être si peu touché de ce don ineffable, qu’il semble perdre de son prix à mesure qu’on en use davantage! Si cet adorable sacrement ne s’accomplissait qu’en un seul lieu et qu’un seul prêtre dans le monde entier consacrât l’hostie sainte, avec quelle ardeur les hommes n’accourraient-ils pas en ce lieu, vers ce prêtre unique, pour voir célébrer les saints mystères! Mais il y a plusieurs prêtres, et le Christ est offert en plusieurs lieux, afin que la miséricorde et l’amour de Dieu pour l’homme éclatent d’autant plus, que la sainte communion est plus répandue dans le monde. Je vous rends grâce, ô Jésus, pasteur éternel, qui dans notre exil et notre indigence, daignez nous nourrir de votre corps et de votre sang précieux, et nous inviter de votre propre bouche à la participation des ces sacrés mystères, disant: Venez à moi, vous tous qui portez votre fardeau avec travail, et je vous soulagerai.

 

 

 

 

2. Combien Dieu manifeste à l’homme sa bonté et son amour dans le Sacrement de l’Eucharistie

 

Voix du disciple Plein de confiance en votre bonté et votre grande miséricorde, je m’approche de vous, Seigneur; malade, je viens à mon Sauveur; consumé de faim et de soif, je viens à la source de la vie; pauvre, je viens au Roi du ciel; esclave, je viens à mon Maître; créature, je viens à celui qui m’a fait; désolé, je viens à mon tendre consolateur. Mais qu’y a-t-il en ce misérable qui vous porte à venir à lui? que suis-je pour que vous vous donniez vous-même à moi? Comment un pécheur osera-t-il paraître devant vous? et comment daignerez-vous venir vers ce pécheur? Vous connaissez votre serviteur et vous savez qu’il n’y a en lui aucun bien qui mérite cette grâce. Je confesse donc ma bassesse, je reconnais votre bonté, je bénis votre miséricorde, et je vous rends grâce à cause de votre immense charité. Car c’est pour vous-même et non pour mes mérites que vous en usez de la sorte, afin que je connaisse mieux votre tendresse et que, embrasé d’un plus grand amour, j’apprenne à m’humilier plus parfaitement, à votre exemple. Et puisqu’il vous plaît ainsi et que vous l’avez ainsi ordonné, je reçois avec joie la grâce que vous daignez me faire; et puisse mon iniquité n’y pas mettre obstacle! ô tendre et bon Jésus! quel respect, quelles louanges perpétuelles ne vous devons-nous pas pour la réception de votre sacré Corps, si élevé au-dessus de tout ce que peut exprimer le langage de l’homme! Mais que penserai-je en le recevant, en m’approchant de mon Seigneur, que je ne puis révérer autant que je le dois, et que cependant je désire ardemment recevoir? Quelle pensée meilleure et plus salutaire que de m’abaisser profondément devant vous et d’exalter votre bonté infinie pour moi! Je vous bénis, mon Dieu, et je veux vous louer éternellement. Je me méprise et me confonds devant vous dans l’abîme de mon abjection. Vous êtes le Saint des saints, et moi le rebut des pécheurs. Vous vous inclinez vers moi, qui ne suis pas digne de lever les yeux sur vous. Vous venez à moi, vous voulez être avec moi, vous m’invitez à votre table. Vous voulez me donner à manger un aliment céleste, le pain des Anges, qui n’est autre que vous-même, ô pain vivant! qui êtes descendu du ciel, et qui donnez la vie au monde. Voilà la source de l’amour et le triomphe de votre miséricorde. Que ne vous doit-on pas d’actions de grâces et de louanges pour ce bienfait! ô salutaire dessein que celui que vous conçûtes d’instituer votre Sacrement! ô doux et délicieux banquet, où vous vous donnâtes vous-même pour nourriture! Que vos œuvres sont admirables, Seigneur! que votre puissance est grande! que votre vérité est ineffable! Vous avez dit et tout a été fait, et rien n’a été fait que ce que vous avez ordonné. Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre mais que tous doivent croire, que vous, Seigneur mon Dieu, vrai Dieu et vrai homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espèces du pain et du vin, et que sans être consumé, vous soyez mangé par celui qui vous reçoit. Souverain maître de l’univers, vous qui, n’ayant besoin de personne, avez cependant voulu habiter en nous par votre Sacrement, conservez sans tache mon âme et mon corps afin que je puisse plus souvent célébrer vos saints mystères avec la joie d’une conscience pure, et recevoir pour mon salut éternel ce que vous avez institué principalement pour votre gloire, et pour perpétuer à jamais le souvenir de votre amour. Réjouis-toi, mon âme, et rends grâce à Dieu d’un don si magnifique, d’une si ravissante consolation, qu’il t’a laissée dans cette vallée de larmes. Car toutes les fois qu’on célèbre ce mystère et qu’on reçoit le corps de Jésus-Christ, l’on consomme soi-même l’œuvre de sa rédemption et on participe à tous les mérites du Christ. Car la charité de Jésus-Christ ne s’affaiblit jamais, et jamais sa propitiation infinie ne s’épuise. Vous devez donc toujours vous disposer à cette action sainte par un renouvellement d’esprit, et méditer attentivement à ce grand mystère de salut. Lorsque vous célébrez le divin sacrifice ou que vous y assistez, il doit vous paraître aussi grand, aussi nouveau, aussi digne d’amour que si ce jour-là même, Jésus-Christ descendant pour la première fois dans le sein de la Vierge, se faisait homme, ou que suspendu à la croix, il souffrît et mourût pour le salut des hommes.

 

 

 

 

 

3. Qu’il est utile de communier souvent

 

Voix du disciple Je viens à vous, Seigneur, pour jouir de votre don et goûter la joie du banquet sacré, que dans votre tendresse vous avez, mon Dieu, préparé pour le pauvre. En vous est tout ce que je puis, tout ce que je dois désirer; vous êtes mon salut et ma rédemption, mon espérance et ma force, mon bonheur et ma gloire. Réjouissez donc aujourd’hui l’âme de votre serviteur, parce que j’ai élevé mon âme vers vous, Seigneur Jésus. Je désire maintenant vous recevoir avec un respect plein d’amour; je désire que vous entriez dans ma maison pour mériter d’être béni de vous comme Zachée, et d’être compté parmi les enfants d’Abraham. Votre corps, voilà l’objet auquel mon âme aspire; mon cœur brûle d’être uni à vous. Donnez-vous à moi, et ce don me suffit; car sans vous, rien ne me console. Je ne puis être sans vous et je ne saurais vivre si vous ne venez à moi. Il faut donc que je m’approche de vous souvent et que je vous reçoive comme le soutien de ma vie, de peur que privé de cette céleste nourriture, je ne tombe de défaillance dans le chemin. C’est ainsi, miséricordieux Jésus, que prêchant aux peuples et les guérissant de diverses langueurs, vous dites un jour: je ne veux pas les renvoyer à jeun dans leurs maisons, de peur que les forces ne leur manquent en route. Daignez donc en user de la même manière avec moi, vous qui avez voulu demeurer dans votre Sacrement pour la consolation des fidèles. Car vous êtes le doux aliment de l’âme; et celui qui vous mange dignement aura part à l’héritage de la gloire éternelle. Combien il m’est nécessaire, à moi qui tombe et pèche si souvent, qui me laisse aller si vite à la tiédeur, au découragement, de me renouveler, de me purifier, de me ranimer, par des prières et des confessions fréquentes, et par la réception de votre corps sacré! de peur que m’en abstenant trop longtemps, je n’abandonne mes résolutions. Car les penchants de l’homme l’inclinent au mal dès l’enfance; et s’il n’est soutenu par ce remède divin, il s’enfonce de plus en plus. La sainte Communion retire du mal et fortifie dans le bien. Si donc je suis maintenant si souvent négligent et tiède quand je communie ou que je célèbre le saint Sacrifice, que serais-je si je renonçais à cet aliment salutaire et si je me privais de ce secours puissant? Ainsi, quoique je ne sois pas tous les jours assez bien disposé pour célébrer les divins mystères, j’aurai soin cependant d’en approcher aux temps convenables et de participer à une grâce si grande. Car c’est la principale consolation de l’âme fidèle tandis qu’elle voyage loin de vous dans un corps mortel, de se souvenir souvent de son Dieu et de recevoir son bien-aimé dans un cœur embrasé d’amour. ô prodige de votre tendresse pour nous! Vous, Seigneur mon Dieu, qui donnez l’être et la vie à tous les esprits, vous daignez venir à une pauvre âme misérable et, avec votre divinité et votre humanité toute entière, rassasier sa faim. ô heureuse, mille fois heureuse l’âme qui peut vous recevoir dignement, vous son Seigneur et son Dieu, et goûter avec plénitude la joie de votre présence! Oh! qu’il est grand le Seigneur qu’elle reçoit! qu’il est aimable l’hôte qu’elle possède! que le compagnon, l’ami qui se donne à elle, est doux et fidèle! que l’époux qu’elle embrasse est beau! qu’il est noble et digne d’être aimé par-dessus tout ce qu’on peut aimer, et tout ce qu’il y a de désirable! Que le ciel et la terre, dans leur parure magnifique, se taisent devant vous, ô mon bien-aimé! car tout ce qu’on admire de beau en eux, ils le tiennent de vous, dont la sagesse n’a point de bornes, et jamais ils n’approcheront de votre beauté souveraine.

 

 

 

 

4. Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui communient dignement

 

Voix du disciple Seigneur mon Dieu, prévenez votre serviteur de vos plus douces bénédictions, afin que je puisse approcher dignement et avec ferveur de votre auguste Sacrement. Rappelez mon cœur à vous; réveillez-moi du profond assoupissement où je languis. Visitez-moi pour me sauver, pour que je goûte intérieurement la douceur qui est cachée en abondance dans ce sacrement comme dans sa source. Faites briller aussi votre lumière à mes yeux afin qu’ils discernent un si grand mystère, et fortifiez ma foi pour le croire inébranlablement. Car c’est l’œuvre de votre amour et non de la puissance humaine, c’est votre institution sacrée et non une invention de l’homme. Nul ne peut concevoir par lui-même des merveilles au-dessus de la pénétration des anges mêmes. Que pourrai-je donc, moi, pécheur indigne, moi, cendre et poussière, découvrir et comprendre d’un mystère si haut? Seigneur, dans la simplicité de mon cœur, avec une foi ferme et sincère et sur le commandement que vous m’en avez fait, je m’approche de vous plein de confiance et de respect; et je crois sans hésiter que vous êtes ici présent dans ce Sacrement, et comme Dieu et comme homme. Vous voulez donc que je vous reçoive et que je m’unisse à vous dans la charité? C’est pourquoi j’implore votre clémence, et je vous demande en ce moment une grâce particulière, afin qu’embrasé d’amour, je me fonde et m’écoule tout entier en vous, et que je ne désire plus aucune autre consolation. Car cet adorable Sacrement est le salut de l’âme et du corps, le remède de toute langueur spirituelle. Il guérit les vices, réprime les passions, dissipe les tentations ou les affaiblit, augmente la grâce, accroît la vertu, affermit la foi, fortifie l’espérance, enflamme et dilate l’amour. Quels biens sans nombre n’avez-vous pas accordés et n’accordez-vous pas encore chaque jour, dans ce Sacrement, à ceux que vous aimez et qui le reçoivent avec ferveur, ô mon Dieu, unique appui de mon âme, réparateur de l’infirmité humaine, source de toute consolation intérieure! Car vous les consolez avec abondance en leurs tribulations diverses; vous les relevez de leur abattement par l’espérance de votre protection; vous les ranimez intérieurement et les éclairez par une grâce nouvelle; de sorte que ceux qui se sentaient pleins de trouble et de tiédeur avant la communion se trouvent tout changés après s’être nourris de cette viande et de ce breuvage céleste. Vous en usez ainsi avec vos élus afin qu’ils reconnaissent clairement et par une manifeste expérience, toute la faiblesse qui leur est propre et tout ce qu’ils reçoivent de votre grâce et de votre bonté. Car d’eux-mêmes, froids, durs, sans goût pour la piété, par vous ils deviennent pieux, zélés, fervents. Qui, en effet, s’approchant humblement de la fontaine de suavité, n’en remporte pas un peu de douceur? ou qui, en se tenant près d’un grand feu, n’en reçoit pas quelque chaleur? Vous êtes, mon Dieu, cette fontaine toujours pleine et surabondante, ce feu toujours ardent et qui ne s’éteint jamais. Si donc il ne m’est pas permis de puiser à la plénitude de la source et de m’y désaltérer parfaitement, j’approcherai cependant ma bouche de l’ouverture par où s’écoulent les eaux célestes afin d’en recueillir au moins une petite goutte pour apaiser ma soif, et ne pas tomber dans une entière sécheresse. Et si je ne puis encore être tout céleste et tout de feu comme les Chérubins et les Séraphins, je m’efforcerai pourtant de m’animer à la piété et de préparer mon cœur, afin qu’en participant avec humilité à ce sacrement de vie, je reçoive au moins quelque légère étincelle de ce feu divin. Bon Jésus, Sauveur très saint, suppléez vous-même par votre bonté et votre grâce à ce qui me manque, vous qui avez daigné appeler à vous tous les hommes en disant: Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de travail et de douleur, et je vous soulagerai. Je travaille à la sueur de mon front, mon cœur est brisé de douleur, le poids de mes péchés m’accable, les tentations m’agitent, une foule de passions mauvaises m’enveloppent et me pressent, et il n’y a personne qui me secoure, qui me délivre, qui me sauve, si ce n’est vous, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, entre les mains de qui je me remets, et tout ce qui est à moi, afin que vous me protégiez et me conduisiez à la vie éternelle. Recevez-moi pour l’honneur et la gloire de votre nom, vous qui m’avez préparé votre corps et votre sang pour nourriture et pour breuvage. "Faites, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, que ma ferveur et mon amour croissent d’autant plus que je participe plus souvent à ce divin mystère."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5. De l’excellence du Sacrement de l’Autel, et de la dignité du Sacerdoce

 

Voix du Bien-aimé Quand vous auriez la pureté des anges et la sainteté de Jean-Baptiste, vous ne seriez pas digne de recevoir ni même de toucher ce sacrement. Car ce ne sont pas les mérites de l’homme qui lui donnent le droit de consacrer et de toucher le corps de Jésus-Christ et de se nourrir du pain des anges. ô mystère ineffable! ô sublime dignité des prêtres, auxquels est donné ce qui n’a point été accordé aux anges! Car les prêtres validement ordonnés dans l’Eglise ont seuls le pouvoir de célébrer et de consacrer le corps de Jésus-Christ. Le prêtre est le ministre de Dieu; il use de la parole de Dieu selon le commandement et l’institution de Dieu; mais Dieu, à la volonté de qui tout est soumis, à qui tout obéit lorsqu’il commande, est le principal auteur du miracle qui s’accomplit sur l’autel, et c’est lui qui l’opère invisiblement. Vous devez donc, dans cet auguste sacrement, croire plus à la toute-puissance de Dieu qu’à vos propres sens et à ce qui paraît aux yeux, et vous ne sauriez dès lors approcher de l’autel avec assez de respect et de crainte. Pensez à ce que vous êtes et considérez quel est Celui dont vous avez été fait le ministre par l’imposition des mains de l’évêque. Vous avez été fait prêtre, et consacré pour célébrer les saints mystères; maintenant soyez fidèle à offrir à Dieu le sacrifice avec ferveur, au temps convenable, et que toute votre conduite soit irrépréhensible. Votre fardeau n’est pas plus léger; vous êtes lié au contraire par des obligations plus étroites, et obligé à une plus grande sainteté. Un prêtre doit être orné de toutes les vertus et donner aux autres l’exemple d’une vie pure. Ses mœurs ne doivent point ressembler à celles du peuple: il ne doit pas marcher dans les voies communes; mais il doit vivre comme les anges dans le ciel ou comme les hommes parfaits sur la terre. Le prêtre, revêtu des habits sacrés, tient la place de Jésus-Christ afin d’offrir à Dieu d’humbles supplications pour lui-même et pour tout le peuple. Il porte devant et derrière lui le signe de la croix du Sauveur afin que le souvenir de sa passion lui soit toujours présent. Il porte devant lui la croix sur la chasuble afin de considérer attentivement les traces de Jésus-Christ et de s’animer à les suivre. Il porte la croix derrière lui afin d’apprendre à souffrir avec douceur pour Dieu tout ce que les hommes peuvent lui faire de mal. Il porte la croix devant lui afin de pleurer ses propres péchés; derrière lui afin que, par une tendre compassion, il pleure aussi les péchés des autres; et se souvenant qu’il est établi médiateur entre Dieu et le pécheur, il ne se lasse point d’offrir des prières et des sacrifices, jusqu’à ce qu’il ait obtenu grâce et miséricorde. Quand le prêtre célèbre, il honore Dieu, il réjouit les anges, il édifie l’Eglise, il procure des secours aux vivants, du repos aux morts, et se rend lui-même participant de tous les biens.

 

6. Prière du chrétien avant la Communion

 

Voix du disciple Seigneur, lorsque je considère votre grandeur et ma bassesse, je suis saisi de frayeur et je me confonds en moi-même. Car, si je ne m’approche de vous, je fuis la vie; et si je m’en approche indignement, j’irrite votre colère. Que ferai-je donc, mon Dieu, mon protecteur, mon conseil dans tous mes besoins? Montrez-moi la voie droite, enseignez-moi quelque court exercice pour me disposer à la sainte communion. Car il m’est important de savoir avec quelle ferveur et avec quel respect je dois préparer mon cœur, pour recevoir avec fruit votre Sacrement, ou pour vous offrir ce grand et divin sacrifice.

 

 

7. De l’examen de conscience, et de la résolution de se corriger

 

Voix du Bien-aimé Sur toutes choses, il faut que le prêtre qui se dispose à célébrer les saints mystères, à toucher et à recevoir le corps de Jésus-Christ, s’approche de ce sacrement avec une profonde humilité de cœur, un respect suppliant, une pleine foi et une pieuse intention d’honorer Dieu. Examinez avec soin votre conscience et autant que vous le pourrez, purifiez-la par une contrition véritable et par une humble confession; de sorte que, délivré du poids de vos fautes, exempt de troubles et de remords, vous puissiez librement venir à moi. Ayez une vive douleur de tous vos péchés en général; déplorez en particulier ceux que vous commettez chaque jour; et si le temps vous le permet, confessez à Dieu dans le secret du cœur toutes les misères qui sont le fruit de vos passions. Affligez-vous et gémissez d’être encore sous l’empire de la chair et du monde; Si peu occupé de mourir à vos inclinations; si agité par les mouvements de la concupiscence; Si peu exact à veiller sur vos sens; si souvent séduit par de vains fantômes; Si enclin à vous répandre au-dehors; si négligent à rentrer en vous-même; Si porté au rire et à la dissipation; si dur quand vous devriez verser des larmes de componction; Si prompt à vous livrer au relâchement et à la mollesse; si lent à embrasser une vie austère et fervente; Si curieux de nouvelles et de ce qui attire les regards par sa beauté; si plein de répugnance pour ce qui abaisse et humilie; Si avide de beaucoup savoir; si avare pour donner, si ardent à retenir; Si inconsidéré dans vos discours; si impuissant à vous taire; Si déréglé dans vos mœurs; si indiscret dans vos actions; Si intempérant dans le manger et le boire; si sourd à la parole de Dieu; Si convoiteur de repos; si ennemi du travail; Si éveillé pour des récits frivoles; si appesanti par le sommeil durant les veilles saintes, si pressé d’en voir la fin, si peu attentif en y assistant; Si dissipé en récitant l’office divin, si tiède en célébrant, si aride dans la Communion; Si aisément distrait; si rarement bien recueilli; Si tôt ému de colère; si prompt à blesser les autres; Si enclin à juger le mal; si sévère à le reprendre; Si enivré de joie dans la prospérité; si abattu dans l’adversité; Si fécond en bonnes résolutions, et si stérile en bonnes œuvres. Après avoir confessé et déploré avec une grande douleur et un vif sentiment de votre faiblesse ces défauts et tous les autres qui peuvent être en vous, formez un ferme propos de vous corriger et d’avancer dans la vertu. Offrez-vous ensuite avec une pleine résignation et sans aucune réserve sur l’autel de votre cœur, comme un holocauste perpétuel; en l’honneur de mon nom, m’abandonnant entièrement le soin de votre corps et de votre âme, afin d’obtenir ainsi la grâce de célébrer dignement le saint Sacrifice et de recevoir avec fruit le Sacrement de mon corps. Car il n’est point d’oblation plus méritoire ni de satisfaction plus grande pour les péchés, que de s’offrir soi-même sincèrement à Dieu en lui offrant, à la messe et dans la communion, le Corps de Jésus-Christ. Si l’homme fait ce qui est en lui et s’il a un vrai repentir toutes les fois qu’il s’approche de moi pour demander grâce et miséricorde: j’en jure par moi-même, dit le Seigneur, je ne me souviendrai plus de ses péchés, et ils lui seront tous pardonnés; car je ne veux point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.

 

 

 

 

 

8. De l’oblation de Jésus-Christ sur la Croix et de la résignation de soi-même

 

Voix du Bien-aimé Comme je me suis offert volontairement pour vos péchés à mon Père, les bras étendus sur la Croix et le corps nu, ne réservant rien et m’immolant tout entier pour apaiser Dieu, ainsi vous devez tous les jours, dans le sacrifice de la Messe, vous offrir à moi comme une hostie pure et sainte, du plus profond de votre cœur et de toutes les puissances de votre âme. Que demandé-je de vous sinon que vous vous abandonniez à moi sans réserve? Tout ce que vous me donnez hors de vous ne m’est rien, parce que c’est vous que je veux et non pas vos dons. Comme tout le reste ne vous suffirait pas sans moi, ainsi aucun de vos dons ne peut me plaire si vous ne vous donnez vous-même. Offrez-vous à moi, donnez-vous à Dieu tout entier, et votre oblation me sera agréable. Je me suis offert tout entier pour vous à mon Père, je vous ai donné tout mon Corps et tout mon Sang pour nourriture, afin d’être tout à vous et que vous fussiez à jamais tout à moi. Mais si vous demeurez en vous-même, si vous ne vous abandonnez pas sans réserve à ma volonté, votre oblation n’est pas entière et nous ne serons pas unis parfaitement. L’oblation volontaire de vous-même entre les mains de Dieu doit donc précéder toutes vos œuvres si vous voulez acquérir la grâce de la liberté. S’il en est si peu qui soient éclairés de ma lumière et qui jouissent de la liberté intérieure, c’est qu’ils ne savent pas se renoncer entièrement eux-mêmes. Je l’ai dit et ma parole est immuable: Si quelqu’un ne renonce pas à tout, il ne peut être mon disciple. Si donc vous voulez être mon disciple, offrez-vous à moi avec toutes vos affections.

 

 

 

 

9. Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui est à nous,  et prier pour tous

 

Voix du disciple Seigneur, à qui tout appartient dans le ciel et sur la terre, je veux aussi me donner à vous par une oblation volontaire; je veux être à vous pour toujours. Dans la simplicité de mon cœur, je m’offre à vous aujourd’hui, mon Dieu, pour vous servir à jamais, pour vous obéir, pour m’immoler sans cesse à votre gloire. Recevez-moi avec l’oblation sainte de votre précieux corps que je vous offre aujourd’hui en présence des anges qui assistent invisiblement à ce sacrifice, et faites qu’il porte des fruits de salut pour moi et pour tout votre peuple. Toutes les fautes et tous les crimes que j’ai commis devant vous et devant vos saints anges depuis le jour où j’ai pu commencer à pécher jusqu’à ce moment, je vous les offre, Seigneur, sur votre autel de propitiation pour que vous les consumiez par le feu de votre amour, que vous effaciez toutes les taches dont ils ont souillé ma conscience, et qu’après l’avoir purifiée vous me rendiez votre grâce que mes péchés m’avaient fait perdre, me les pardonnant tous pleinement et me recevant, dans votre miséricorde, au baiser de paix. Que puis-je faire pour expier mes péchés, que de les confesser humblement, avec une amère douleur, et d’implorer sans cesse votre clémence? Je vous en conjure, exaucez-moi, soyez-moi propice quand je me présente devant vous, mon Dieu. J’ai une vive horreur de tous mes péchés et je suis résolu à ne plus les commettre. Ils m’affligent profondément et toute ma vie je ne cesserai de m’en affliger, prêt à faire pénitence et à satisfaire pour eux selon mon pouvoir. Pardonnez-les-moi, Seigneur, pardonnez-les-moi pour la gloire de votre saint nom. Sauvez mon âme, que vous avez rachetée au prix de votre sang. Voilà que je m’abandonne à votre miséricorde, je me remets entre vos mains; traitez-moi selon votre bonté et non selon ma malice et mon iniquité. Je vous offre aussi tout ce qu’il y a de bien en moi, quelque faible, quelque imparfait qu’il soit, afin que l’épurant, le sanctifiant, le perfectionnant sans cesse, vous le rendiez plus digne de vous, plus agréable à vos yeux, et que vous me conduisiez à une heureuse fin, moi le plus inutile, le plus languissant et le dernier des hommes. Je vous offre encore tous ces pieux désirs des âmes fidèles, les besoins de mes parents, de mes amis, de mes frères, de mes sœurs, de tous ceux qui me sont chers, de ceux qui m’ont fait, ou à d’autres, quelque bien pour l’amour de vous; de ceux qui ont demandé ou désiré que j’offrisse des prières et le saint Sacrifice pour eux et pour les leurs, soit qu’ils vivent encore en la chair, soit que le temps ait fini pour eux. Que tous sentent le secours de votre grâce, la puissance de vos consolations; protégez-les dans les périls, délivrez-les de leurs peines, et qu’affranchis de tous les maux, ils vous rendent, pleins de joie, d’éclatantes actions de grâces. Je vous offre enfin des supplications et l’hostie de paix, principalement pour ceux qui m’ont offensé en quelque chose, qui m’ont attristé, qui m’ont blâmé, qui m’ont fait quelque tort ou quelque peine; et pour tous ceux aussi que j’ai moi-même affligés, troublés, blessés, scandalisés, le sachant ou sans le savoir, afin que vous nous pardonniez à tous nos péchés et nos offenses mutuelles. ôtez de nos cœurs, ô mon Dieu! le soupçon, l’aigreur, la colère, tout ce qui divise, tout ce qui peut altérer la charité et diminuer l’amour fraternel.. Ayez pitié, Seigneur, ayez pitié de ces pauvres qui implorent votre grâce, votre miséricorde; et faites que nous soyons dignes de jouir ici-bas de vos dons et d’arriver à l’éternelle vie. Ainsi-soit-il.

 

 

 

 

 

10. Qu’on ne doit pas facilement s’éloigner de la sainte Communion

 

Voix du Bien-aimé Il faut recourir souvent à la source de la grâce et de la divine miséricorde, à la source de toute bonté et de toute pureté, afin que vous puissiez être guéri de vos passions et de vos vices, et que, plus fort, plus vigilant, vous ne soyez ni vaincu par les attaques du démon, ni surpris par ses artifices. L’ennemi des hommes, sachant quel est le fruit de la sainte communion et combien est grand le remède qu’y trouvent les âmes pieuses et fidèles, s’efforce en toute occasion et par tous les moyens de les en éloigner autant qu’il peut. Aussi est-ce au moment où ils s’y disposent que quelques-uns éprouvent les plus vives attaques de Satan. Cet esprit de malice, comme il est écrit au livre de Job, vient parmi les enfants de Dieu pour les troubler par les ruses ordinaires de sa haine, cherchant à leur inspirer des craintes excessives et de pénibles perplexités, pour affaiblir leur amour, ébranler leur foi, afin qu’ils renoncent à communier, ou qu’ils ne communient qu’avec tiédeur. Mais il ne faut pas s’inquiéter de ses artifices et de ses suggestions, quelques honteuses, quelques horribles qu’elles soient, mais les rejeter toutes sur lui. Il faut se rire avec mépris de cet esprit misérable et n’abandonner jamais la sainte communion à cause de ses attaques et des mouvements qu’il excite en nous. Souvent aussi l’on s’en éloigne par un désir trop vif de la ferveur sensible et parce qu’on a conçu de l’inquiétude sur sa confessions. Agissez selon le conseil des personnes prudentes et bannissez de votre cœur l’anxiété et les scrupules, parce qu’ils détruisent la piété et sont un obstacle à la grâce de Dieu. Ne vous privez point de la sainte communion dès que vous éprouverez quelque trouble ou une légère peine de conscience; mais confessez-vous au plus tôt et pardonnez sincèrement aux autres les offenses que vous avez reçues d’eux. Que si vous avez vous-même offensé quelqu’un, demandez-lui humblement pardon, et Dieu aussi vous pardonnera. Que sert de tarder à se confesser et de différer la sainte communion? Purifiez-vous promptement, hâtez-vous de rejeter le venin et de recourir au remède; vous vous en trouverez mieux que de différer longtemps. Si vous différez aujourd’hui pour une raison, peut-être s’en présentera-t-il demain une plus forte; et vous pourriez ainsi être sans cesse détourné de la communion, et sans cesse vous y sentir moins disposé. Ne perdez pas un moment, secouez votre langueur, déchargez-vous de ce qui vous pèse; car à quoi revient-il de vivre toujours dans l’anxiété, toujours dans le trouble, et d’être éloigne chaque jour par de nouveaux obstacles de la Table sainte? Rien, au contraire, ne nuit davantage que de s’abstenir longtemps de communier; car d’ordinaire l’âme tombe par là dans un profond assoupissement. ô douleur! il se rencontre des chrétiens si tièdes et si lâches qu’ils saisissent avec joie tous les prétextes pour différer à se confesser, et dès lors aussi à communier, afin de n’être pas obligés de veiller avec plus de soin sur eux-mêmes. Hélas! qu’ils ont peu de piété, peu d’amour, ceux qui se privent si aisément de la sainte communion! Qu’il est heureux, au contraire, et agréable à Dieu, celui qui vit de telle sorte et qui conserve sa conscience si pure, qu’il serait préparé à communier tous les jours et communierait en effet, s’il lui était permis et qu’il pût le faire sans singularité! Si quelqu’un s’en abstient quelquefois par humilité ou pour une cause légitime, on doit louer son respect. Mais si sa ferveur s’est refroidie, il doit se ranimer et faire tout ce qu’il peut: et Dieu secondera ses désirs, à cause de la droiture de sa volonté qu’il considère principalement. Que si des motifs légitimes l’empêchent d’approcher de la sainte Table, il conservera toujours l’intention et le saint désir de communier, et ainsi il ne sera pas entièrement privé du fruit du Sacrement. Quoique tout fidèle doive, à certains jours et au temps fixé, recevoir avec un tendre respect le Corps du Sauveur dans son Sacrement, et rechercher en cela plutôt la gloire de Dieu que sa propre consolation, cependant il peut aussi communier en esprit tous les jours, à toute heure, avec beaucoup de fruit. Car il communie de cette manière et se nourrit invisiblement de Jésus-Christ toutes les fois qu’il médite avec piété les mystères de son Incarnation et de sa Passion, et qu’il s’enflamme de son amour. Celui qui ne se prépare à la Communion qu’aux approches des fêtes et quand la coutume l’y oblige, sera souvent mal préparé. Heureux celui qui s’offre au Seigneur en holocauste toutes les fois qu’il célèbre le sacrifice ou qu’il communie! Ne soyez, en célébrant les saints mystères, ni trop lent ni trop prompt; mais conformez-vous à l’usage ordinaire et régulier de ceux avec qui vous vivez. Il ne faut point fatiguer les autres ni leur causer d’ennui, mais suivre l’ordre commun établi par vos pères, et consulter plutôt l’utilité de tous que votre attrait et votre piété particulière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11. Que le Corps de Jésus-Christ et l’Ecriture sainte sont très nécessaires à l’âme fidèle

 

Voix du disciple Seigneur Jésus, quelles délices inondent l’âme fidèle admise à votre Table, où on ne lui présente d’autre aliment que vous-même, son unique bien-aimé, le plus cher de tous ses désirs! Oh! qu’il me serait doux de répandre en votre présence des pleurs d’amour et d’arroser vos pieds de mes larmes comme Madeleine! Mais où est cette tendre piété et cette abondante effusion de larmes saintes? Certes, en votre présence et celle des saints anges, tout mon cœur devrait s’embraser et se fondre de joie. Car vous m’êtes véritablement présent dans votre Sacrement, quoique caché sous des apparences étrangères. Mes yeux ne pourraient supporter l’éclat de votre divine lumière, et le monde entier s’évanouirait devant la splendeur de votre gloire. C’est donc pour ménager ma faiblesse que vous vous cachez sous les voiles du Sacrement. Je possède réellement et j’adore Celui que les anges adorent dans le ciel; mais je ne le vois encore que par la foi, tandis qu’ils le voient tel qu’il est et sans voile. Il faut que je me contente de ce flambeau de la vraie foi et que je marche à sa lumière jusqu’à ce que luise l’aurore du jour éternel et que les ombres des figures déclinent. Mais quand ce qui est parfait sera venu, l’usage des Sacrements cessera, parce que les bienheureux, dans la gloire céleste, n’ont plus besoin de secours. Ils se réjouissent sans fin dans la présence de Dieu et contemplent la gloire face à face; pénétrés de sa lumière et comme plongés dans l’abîme de sa divinité, ils goûtent le verbe de Dieu fait chair, tel qu’il était au commencement et tel qu’il sera durant toute l’éternité. Qu’au souvenir de ces merveilles, tout me soit un pesant ennui, même les consolations spirituelles; car tandis que je ne verrai point le Seigneur mon Dieu dans l’éclat de sa gloire, tout ce que je vois, tout ce que j’entends en ce monde ne m’est rien. Vous m’êtes témoin, Seigneur, que je ne trouve nulle part de consolation, de repos en nulle créature; je ne puis en trouver qu’en vous seul, mon Dieu, que je désire contempler éternellement. Mais cela ne peut être tant que je vivrai dans ce corps mortel. Il faut donc que je me prépare à une grande patience et que je soumette à votre volonté tous mes désirs. Car vos saints, Seigneur, qui, ravis d’allégresse, règnent maintenant avec vous dans le ciel, ont aussi, pendant qu’ils vivaient, attendu avec une grande foi et une grande patience l’avènement de votre gloire. Je crois ce qu’ils ont cru; ce qu’ils ont espéré, je l’espère; j’ai la confiance de parvenir, aidé de votre grâce, là où ils sont parvenus. Jusque-là je marcherai dans la foi, fortifié par leurs exemples. J’aurai aussi les livres saints pour me consoler et m’instruire, et par-dessus tout, votre sacré Corps pour remède et pour refuge. Car je sens que deux choses me sont ici-bas souverainement nécessaires, et que sans elles je ne pourrais porter le poids de cette misérable vie. Enfermé dans la prison de mon corps, j’ai besoin d’aliments et de lumière. C’est pourquoi vous avez donné à ce pauvre infirme votre chair sacrée pour être la nourriture de son âme et de son corps, et votre parole pour luire comme une lampe devant ses pas. Je ne pourrais vivre sans ces deux choses, car la parole de Dieu est la lumière de l’âme et votre Sacrement le pain de la vie. On peut encore les regarder comme deux tables placées dans les trésors de l’Eglise. L’une est la table de l’autel sacré, sur lequel repose un pain sanctifié, c’est-à-dire le Corps précieux de Jésus-Christ. L’autre est la table de la loi divine qui contient la doctrine sainte, qui enseigne la vraie foi, qui soulève le voile du sanctuaire et nous conduit avec sûreté jusque dans le Saint des saints. Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, lumière de l’éternelle lumière, de nous avoir donné par le ministère des prophètes, des apôtres et des autres docteurs, cette table de la doctrine sainte. Je vous rends grâces, ô Créateur et Rédempteur des hommes, de ce qu’afin de manifester votre amour au monde, vous avez préparé un grand festin où vous nous offrez pour nourriture non l’agneau figuratif, mais votre très saint Corps et votre Sang. Dans ce sacré banquet, que partagent avec nous les anges, mais dont ils goûtent plus vivement la douceur, vous comblez de joie tous les fidèles et vous les enivrez du calice du salut qui contient tous les délices du ciel. Oh! qu’elles sont grandes, qu’elles sont glorieuses les fonctions des prêtres, à qui il a été donné de consacrer le Dieu de majesté par des paroles saintes, de le bénir de leurs lèvres, de le tenir entre leurs mains, de le recevoir dans leur bouche et de le distribuer aux autres hommes! Oh! qu’elles doivent être innocentes les mains du prêtre, que sa bouche doit être pure, son corps saint, et son âme exempte des plus légères taches, pour recevoir si souvent l’auteur de la pureté! Il ne doit sortir rien que de saint, rien que d’honnête, rien que d’utile, de la bouche du prêtre qui participe si fréquemment au Sacrement de Jésus-Christ. Qu’ils soient simples et chastes les yeux qui contemplent habituellement le Corps de Jésus-Christ. Qu’elles soient pures et élevées au ciel les mains qui touchent sans cesse le Créateur du ciel et de la terre. C’est aux prêtres surtout qu’il est dit dans la Loi: Soyez saints, parce que je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu. Que votre grâce nous aide, ô Dieu tout-puissant! nous qui avons été revêtus du sacerdoce, afin que nous puissions vous servir dignement, avec une vraie piété et une conscience pure. Et si nous ne pouvons vivre dans une innocence aussi parfaite que nous le devrions, accordez-nous du moins de pleurer sincèrement nos fautes et de former en esprit d’humilité la ferme résolution de vous servir désormais avec plus de ferveur.

 

 

 

 

 

 

12. Qu’on doit se préparer avec un grand soin à la sainte Communion

 

Voix du Bien-aimé Je suis l’ami de la pureté et c’est de moi que vient toute sainteté. Je cherche un cœur pur, et là est le lieu de mon repos. Préparez-moi un grand cénacle et je célébrerai chez vous la Pâque avec mes disciples. Si vous voulez que je vienne à vous et que je demeure en vous, purifiez-vous du vieux levain et nettoyez la maison de votre cœur. Bannissez-en les pensées du siècle et le tumulte des vices. Comme le passereau qui gémit sous un toit solitaire, rappelez-vous vos péchés dans l’amertume de votre âme. Car un ami prépare toujours à son ami le lieu le meilleur et le plus beau; et c’est ainsi qu’il lui fait connaître avec quelle affection il le reçoit. Sachez cependant que vous ne pouvez, quels que soient vos propres efforts, vous préparer dignement, quand vous y emploieriez une année entière sans vous occuper d’autre chose. Mais c’est par ma grâce et ma seule bonté qu’il vous est permis d’approcher de ma table, comme un mendiant invité au festin du riche, et qui n’a, pour reconnaître ce bienfait, que d’humbles actions de grâces. Faites ce qui est en vous, et faites-le avec un grand soin. Recevez, non pour suivre la coutume ou pour remplir un devoir rigoureux, mais avec crainte, avec respect, avec amour, le corps du Seigneur bien-aimé, de votre Dieu, qui daigne venir à vous. C’est moi qui vous appelle, qui vous commande de venir; je suppléerai à ce qui vous manque; venez, et recevez-moi. Lorsque je vous accorde le don de la ferveur, remerciez-en votre Dieu; car ce n’est pas que vous en soyez digne, mais parce que j’ai eu pitié de vous. Si vous vous sentez, au contraire, aride, priez avec instance, gémissez et ne cessez point de frapper à la porte, jusqu’à ce que vous obteniez quelque miette de ma table, ou une goutte des eaux salutaires de la grâce. Vous avez besoin de moi et je n’ai pas besoin de vous. Vous ne venez pas à moi pour me sanctifier, mais c’est moi qui viens à vous pour vous rendre meilleur et plus saint. Vous venez pour que je vous sanctifie et pour vous unir à moi, pour recevoir une grâce nouvelle et vous enflammer d’une nouvelle ardeur d’avancer dans la vertu. Ne négligez point cette grâce; mais préparez votre cœur avec un soin extrême et recevez-y votre bien-aimé. Mais il ne faut pas seulement vous exciter à la ferveur avant la communion, il faut encore travailler à vous y conserver après; et la vigilance qui la doit suivre n’est pas moins nécessaire que la préparation qui la précède; car cette vigilance est elle-même la meilleure préparation pour obtenir une grâce plus grande. Rien au contraire n’écarte davantage des dispositions où l’on doit être pour communier que de se trop répandre au-dehors en sortant de la Table sainte. Parlez peu, retirez-vous en un lieu secret et jouissez de votre Dieu. Car vous possédez Celui que le monde entier ne peut vous ravir. Je suis Celui à qui vous vous devez donner sans réserve; de sorte que, dégagé de toute inquiétude, vous ne viviez plus en vous, mais en moi.

 

 

 

 

 

13. Que le fidèle doit désirer de tout son cœur de s’unir à Jésus-Christ dans la Communion

 

Voix du disciple Qui me donnera, Seigneur, de vous trouver seul et de vous ouvrir tout mon cœur, et de jouir de vous comme mon âme le désire; de sorte que je ne sois plus pour personne un objet de mépris, et qu’étranger à toute créature, vous me parliez seul, et moi à vous, comme un ami parle à son ami et s’assied avec lui à la même table? Ce que je demande, ce que je désire, c’est d’être uni tout entier à vous, que mon cœur se détache de toutes les choses créées et que, par la sainte communion et la fréquente célébration des divins mystères, j’apprenne à goûter les choses du ciel et de l’éternité. Ah! Seigneur mon Dieu, quand, m’oubliant tout à fait moi-même, serai-je parfaitement uni à vous et absorbé en vous? Que je sois en vous, et vous en moi; et que cette union soit inaltérable! Vous êtes vraiment mon bien-aimé, choisi entre mille, en qui mon âme se complaît et veut demeurer à jamais. Vous êtes le Roi pacifique; en vous est la paix souveraine et le vrai repos; hors de vous il n’y a que travail, douleurs, misère infinie. Vous êtes vraiment un Dieu caché. Vous vous éloignez des impies; mais vous aimez à converser avec les humbles et les simples. "Oh! que votre tendresse est touchante, Seigneur; vous qui, pour montrer à vos enfants tout votre amour, daignez les rassasier d’un pain délicieux qui descend du ciel!" Certes, nul autre peuple, quelque grand qu’il soit, n’a des dieux qui s’approchent de lui, comme vous, ô mon Dieu! Vous vous rendez présent à tous vos fidèles, vous donnant vous-même à eux chaque jour pour être leur nourriture et pour qu’ils jouissent de vous, afin de les consoler et d’élever leur cœur vers le ciel. Quel est le peuple, en effet, comparable au peuple chrétien? quelle est, sous le ciel, la créature aussi chérie que l’âme fervente en qui Dieu daigne entrer pour la nourrir de sa chair glorieuse? ô faveur ineffable! ô condescendance merveilleuse! ô amour infini, qui n’a été montré qu’à l’homme! Mais que rendrai-je au Seigneur pour cette grâce, pour cette immense charité? Je ne puis rien offrir à Dieu qui lui soit plus agréable que de lui donner mon cœur sans réserve et de m’unir intimement à lui. Alors mes entrailles tressailliront de joie lorsque mon âme sera parfaitement unie à Dieu. Alors il me dira: Si vous voulez être avec moi, je veux être avec vous. Et je lui répondrai: Daignez demeurer avec moi, Seigneur: je désire ardemment d’être avec vous. Tout mon désir et que mon cœur vous soit uni.

 

 

 

 

14. Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de recevoir le Corps de Jésus-Christ

 

Voix du disciple Combien est grande, ô mon Dieu! l’abondance de douceur que vous avez réservée à ceux qui vous craignent! Quand je viens à considérer avec quel désir et quel amour quelques âmes fidèles s’approchent, Seigneur, de votre Sacrement, alors je me confonds souvent en moi-même et je rougis de me présenter à votre autel et à la table sacrée de la Communion avec tant de froideur et de sécheresse; d’y porter un cœur si aride, si tiède, et de ne point ressentir cet attrait puissant, cette ardeur qu’éprouvent quelques-uns de vos serviteurs qui, en se disposant à vous recevoir, ne sauraient retenir leurs larmes tant le désir qui les presse est grand et leur émotion profonde! Ils ont soif de vous, ô mon Dieu! qui êtes la source d’eau vive, et leur cœur et leur bouche s’ouvrent également pour s’y désaltérer. Rien ne peut rassasier ni tempérer leur faim que votre sacré Corps, qu’ils reçoivent avec une sainte avidité et les transports d’une joie ineffable. Oh! que cette ardente foi est une preuve sensible de votre présence dans le Sacrement! Car ils reconnaissent véritablement le Seigneur dans la fraction du pain, ceux dont le cœur est tout brûlant lorsque Jésus est avec eux. Qu’une affection si tendre, un amour si vif est souvent loin de moi! Soyez-moi propice, ô bon Jésus, plein de douceur et de miséricorde! Ayez pitié d’un pauvre mendiant et faites que j’éprouve au moins quelquefois, dans la sainte Communion, quelques mouvements de cet amour qui embrase tout le cœur, afin que ma foi s’affermisse, que mon espérance en votre bonté s’accroisse et qu’enflammé par cette manne céleste, jamais la charité ne s’éteigne en moi. Dieu de bonté, vous êtes tout-puissant pour m’accorder la grâce que j’implore, pour me remplir de l’esprit de ferveur et me visiter dans votre clémence, quand le jour choisi par vous sera venu. Car, encore que je ne brûle pas de la même ardeur que ces âmes pieuses, cependant, par votre grâce, j’aspire à leur ressembler, désirant et demandant d’être compté parmi ceux qui ont pour vous un si vif amour, et d’entrer dans leur société sainte.

 

 

 

 

 

 

 

 

15. Que la grâce de la dévotion s’acquiert par l’humilité et l’abnégation de soi-même

 

Voix du Bien-aimé Il faut désirer ardemment la grâce de la ferveur, ne vous lasser jamais de la demander, l’attendre patiemment et avec confiance, la recevoir avec gratitude, la conserver avec humilité, concourir avec zèle à son opération, et, jusqu’à ce que Dieu vienne à vous, ne vous point inquiéter en quel temps et de quelle manière il lui plaira de vous visiter. Vous devez surtout vous humilier lorsque vous ne sentez en vous que peu ou point de ferveur; mais ne vous laissez point trop abattre et ne vous affligez point avec excès. Souvent Dieu donne en un moment ce qu’il a longtemps refusé; il accorde quelquefois à la fin de la prière ce qu’il a différé de donner au commencement. Si la grâce était toujours donnée aussitôt qu’on la désire, ce serait une tentation pour la faiblesse de l’homme. C’est pourquoi l’on doit attendre la grâce de la ferveur avec une confiance ferme et une humble patience. Lorsqu’elle vous est cependant refusée ou ôtée secrètement, ne l’imputez qu’à vous-même et à vos péchés. C’est souvent peu de chose qui arrête ou qui affaiblit la grâce, si pourtant l’on peut appeler peu de chose et si l’on ne doit pas plutôt compter pour beaucoup ce qui nous prive d’un si grand bien. Mais quel que soit cet obstacle, si vous le surmontez parfaitement, vous obtiendrez ce que vous demandez. Car dès que vous vous serez donné à Dieu de tout votre cœur, et que, cessant d’errer d’objets en objets au gré de vos désirs, vous vous serez remis entièrement entre ses mains, vous trouverez la paix dans cette union, parce que rien ne vous sera doux que ce qui peut lui plaire. Quiconque élèvera donc son intention vers Dieu avec un cœur simple et se dégagera de tout amour et de toute aversion déréglée des créatures, sera propre à recevoir la grâce et digne du don de la ferveur. Car Dieu répand sa bénédiction où il trouve des vases vides; et plus un homme renonce parfaitement aux choses d’ici-bas, plus il se méprise et meurt à lui-même, plus la grâce vient à lui promptement, plus elle remplit son cœur, et l’affranchit et l’élève. Alors, ravi d’étonnement, il verra ce qu’il n’avait point vu, et il sera dans l’abondance, et son cœur se dilatera, parce que le Seigneur est avec lui, et qu’il s’est lui-même remis sans réserve et pour toujours entre ses mains. C’est ainsi que sera béni l’homme qui cherche Dieu de tout son cœur, et qui n’a pas reçu son âme en vain. Ce disciple fidèle, en recevant la sainte Eucharistie, mérite d’obtenir la grâce d’une union plus grande avec le Seigneur, parce qu’il ne considère point ce qui lui est doux, ce qui le console, mais, au-dessus de toute douceur et de toute consolation, l’honneur et la gloire de Dieu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16. Qu’il faut dans la Communion, exposer ses besoins à Jésus-Christ, et lui demander sa grâce

 

Voix du disciple Seigneur, plein de tendresse et de bonté, que je désire recevoir en ce moment avec un pieux respect, vous connaissez mon infirmité et mes pressants besoins; vous savez en combien de maux et de vices je suis plongé, quelles sont mes peines, mes tentations, mes troubles et mes souillures. Je viens à vous chercher le remède pour obtenir un peu de soulagement et de consolation. Je parle à Celui qui sait tout, qui voit tout ce qu’il y a de plus secret en moi, et qui seul peut me secourir et me consoler parfaitement. Vous savez quels biens me sont principalement nécessaires et combien je suis pauvre en vertu. Voilà que je suis devant vous, pauvre et nu, demandant votre grâce, implorant votre miséricorde. Rassasiez ce mendiant affamé, réchauffez ma froideur du feu de votre amour, éclairez mes ténèbres par la lumière de votre présence. Changez pour moi toutes les choses de la terre en amertume; faites que tout ce qui m’est dur et pénible fortifie ma patience; que je méprise et que j’oublie tout ce qui est créé, tout ce qui passe. Elevez mon cœur à vous dans le ciel et ne me laissez pas errer sur la terre. Que, de ce moment et à jamais, rien ne me soit doux que vous seul, parce que vous êtes ma nourriture, mon breuvage, mon amour, ma joie, ma douceur, et tout mon bien. Oh! que ne puis-je, embrasé par votre présence, être transformé en vous, de sorte que je devienne un même esprit avec vous par la grâce d’une union intime et par l’effusion d’un ardent amour! Ne souffrez pas que je m’éloigne de vous sans m’être rassasié et désaltéré; mais usez envers moi de la même miséricorde dont vous avez souvent usé avec vos saints, d’une manière si merveilleuse. Qui pourrait s’étonner qu’en m’approchant de vous je fusse entièrement consumé par votre ardeur, puisque vous êtes un feu qui brûle toujours et ne s’éteint jamais, un amour qui purifie les cœurs et qui éclaire l’intelligence!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17. Du désir ardent de recevoir Jésus-Christ

 

Voix du disciple Seigneur, je désire vous recevoir avec un pieux et ardent amour, avec toute la tendresse et l’affection de mon cœur, comme vous ont désiré dans la communion tant de saints et de fidèles qui vous étaient si chers à cause de leur vie pure et de leur fervente piété. ô mon Dieu! Amour éternel, mon unique bien, ma félicité toujours durable, je désire vous recevoir avec toute la ferveur, tout le respect qu’ait jamais pu ressentir aucun de vos saints. Et quoique je sois indigne d’éprouver ces admirables sentiments d’amour, je vous offre cependant toute l’affection de mon cœur, comme si j’étais animé seul de ces désirs enflammés qui vous sont si agréables. Tout ce que peut concevoir et désirer une âme pieuse, je vous le présente, je vous l’offre, avec un respect profond et une vive ardeur. Je ne veux rien me réserver mais je veux vous offrir sans réserve le sacrifice de moi-même et de tout ce qui est à moi. Seigneur mon Dieu, mon Créateur et mon Rédempteur, je désire vous recevoir aujourd’hui avec autant de ferveur et de respect, avec autant de zèle pour votre gloire, avec autant de reconnaissance, de sainteté, d’amour, de foi, d’espérance et de pureté, que vous désira et vous reçut votre sainte Mère, la glorieuse Vierge Marie, lorsque l’ange lui annonçant le mystère de l’Incarnation, elle répondit avec une pieuse humilité: Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. Et de même que votre bienheureux précurseur, le plus grand des saints, Jean-Baptiste, lorsqu’il était encore dans le sein de sa mère, tressaillit de joie en votre présence, par un mouvement du Saint-Esprit, et que, vous voyant ensuite converser avec les hommes, il disait avec un tendre amour et en s’humiliant profondément: L’ami de l’époux qui est près de lui et qui l’écoute, est ravi d’allégresse, parce qu’il entend la voix de l’époux, ainsi je voudrais être embrasé des plus saints, des plus ardents désirs, et m’offrir à vous de toute l’affection de mon cœur. C’est pourquoi je vous offre tous les transports d’amour et de joie, les extases, les ravissements, les révélations, les visions célestes de toutes les âmes saintes, avec les hommages que vous rendent et vous rendront à jamais toutes les créatures dans le ciel et sur la terre; je vous les offre ainsi que leurs vertus, pour moi et pour tous ceux qui se sont recommandés à mes prières, afin qu’ils célèbrent dignement vos louanges et vous glorifient éternellement. Seigneur mon Dieu, recevez mes vœux, et le désir qui m’anime de vous louer, de vous bénir avec l’amour immense, infini, dû à votre ineffable grandeur. Voilà ce que je vous offre, et ce que je voudrais vous offrir chaque jour et à chaque moment, et je prie et je conjure de tout mon cœur tous les esprits célestes et tous vos fidèles serviteurs de s’unir à moi pour vous louer et pour vous rendre de dignes actions de grâces. Que tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues vous bénissent et célèbrent dans des transports de joie et d’amour la douceur et la sainteté de votre nom. Que tous ceux qui offrent avec révérence et avec piété les divins mystères, et qui les reçoivent avec une pleine foi, trouvent en vous grâce et miséricorde, et qu’ils prient avec instance pour moi, pauvre pécheur. Et lorsque, après s’être unis à vous selon leurs pieux désirs, ils se retirent de la Table sainte, rassasiés et consolés merveilleusement, qu’ils daignent se souvenir de moi, qui languis dans l’indigence.

 

 

 

 

 

 

18. Qu’on ne doit pas chercher à pénétrer le mystère de l’Eucharistie, mais qu’il faut soumettre ses sens à la Foi.

 

Voix du Bien-aimé Gardez-vous du désir curieux et inutile de sonder ce profond mystère, si vous ne voulez pas vous plonger dans un abîme de doutes. Celui qui scrute la majesté sera accablé par la gloire. Dieu peut faire plus que l’homme ne peut comprendre On ne défend pas une humble et pieuse recherche de la vérité, pourvu qu’on soit toujours prêt à se laisser instruire et qu’on s’attache fidèlement à la sainte doctrine des Pères. Heureuse la simplicité qui laisse le sentier des questions difficiles, pour marcher dans la voie droite et sûre des commandements de Dieu. Plusieurs ont perdu la piété en voulant approfondir ce qui est impénétrable. Ce qu’on demande de vous, c’est la foi et une vie pure, et non une intelligence qui pénètre la profondeur des mystères de Dieu. Si vous ne comprenez pas ce qui est au-dessous de vous, comment comprendrez-vous ce qui est au-dessus? Soumettez-vous humblement à Dieu, captivez votre raison sous le joug de la foi, et vous recevrez la lumière de la science selon qu’il vous sera utile ou nécessaire. Plusieurs sont violemment tentés sur la foi à ce Sacrement; mais il faut l’imputer moins à eux qu’à l’ennemi. Ne vous troublez point, ne disputez point avec vos pensées, ne répondez point aux doutes que le démon vous suggère; mais croyez à la parole de Dieu, croyez à ses saints et à ses prophètes, et l’esprit de malice s’enfuira loin de vous. Il est souvent très utile à un serviteur de Dieu d’être éprouvé ainsi. Car le démon ne tente point les infidèles et les pécheurs, qui sont à lui déjà; mais il attaque et tourmente de diverses manières les âmes pieuses et fidèles. Allez donc avec une foi simple et inébranlable, et recevez le Sacrement avec un humble respect, vous reposant sur la toute-puissance de Dieu de ce que vous ne pourrez comprendre. Dieu ne trompe point; mais celui qui se croit trop lui-même est souvent trompé. Dieu s’approche des simples, il se révèle aux humbles, il donne l’intelligence aux petits et il cache sa grâce aux curieux et aux superbes. La raison de l’homme est faible et il se trompe aisément; mais la vraie foi ne peut être trompée. La raison et toutes les recherches naturelles doivent suivre la foi et non la précéder ni la combattre. Car la foi et l’amour s’élèvent par-dessus tout, et opèrent d’une manière inconnue dans le très saint et très auguste Sacrement. Dieu, éternel, immense, infiniment puissant, fait dans le ciel et sur la terre des choses grandes, incompréhensibles, et nul ne saurait pénétrer ses merveilles. Si les œuvres de Dieu étaient telles que la raison de l’homme pût aisément les comprendre, elles cesseraient d’être merveilleuses et ne pourraient être appelées ineffables.

 

Prière pour obtenir la pureté du cœur et la sagesse céleste. Le fidèle: Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l’Esprit-Saint. Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon cœur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne sois emporté par le désir d’aucune chose ou précieuse ou méprisable, mais plutôt qu’appréciant toutes choses ce qu’elles sont, je voie qu’elles passent et que je passerai aussi avec elles: Car il n’y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et affliction d’esprit. Oh! Qu’il est sage, celui qui juge ainsi! Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j’apprenne à vous chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu’il est, selon l’ordre de votre sagesse. Donnez-moi la prudence pour m’éloigner de ceux qui me flattent, et la patience pour supporter ceux qui s’élèvent contre moi. Car c’est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent de paroles et de ne point prêter l’oreille aux perfides discours des flatteurs. C’est ainsi qu’on avance sûrement dans la voie où l’on est entré.

Livre 3, chapitre 27

 

Prière pour demander à Dieu la grâce d’accomplir sa volonté Le fidèle: Accordez-moi, ô bon Jésus! Votre grâce; qu’elle soit en moi, qu’elle agisse avec moi, et qu’elle demeure avec moi jusqu’à la fin. Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus agréable et ce que vous aimez le plus. Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours la vôtre et jamais ne s’en écarte en rien. Qu’uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous voulez; et qu’il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas. Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d’aimer être oublié et méprisé du siècle à cause de vous. Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu’on peut désirer, et que mon cœur ne recherche sa paix qu’en vous. Vous êtes la véritable paix du cœur, son unique repos; hors de vous, tout pèse et inquiète. Dans cette paix, c’est-à-dire en vous seul, éternel et souverain bien, je dormirai et je me reposerai! Ainsi soit-il.

-Livre 3, chapitre 15

 

 

 

 

 

 

 

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