Le mot de l'aumonier

«MALHEUR A MOI SI JE N'ANNONCE PAS L'EVANGILE ! »

Jusque dans l'Evangile, il y en a donc pour les belles-mères ! Encore la belle-mère de Simon

n'est-elle pas bien encombrante : elle ne demande rien, on ne l'entend pas. Sans compter qu' à peine remise sur ses pieds, elle se met au service de tous ceux qui sont dans la maison. Qui ne rêverait d'une belle-mère aussi dévouée ?

Notez qu'une fois guérie, cette femme ne se contente pas de servir son bienfaiteur, en l'occurence Jésus, mais également les disciples de celui-ci. « Elle les servait » : le pluriel laisse deviner que rien ne sépare Jésus des siens, il fait corps avec eux dans la confiance.

Ce répit n'est que de courte durée car déjà, la ville entière se presse à la porte ! Visiblement, Jésus ne chôme pas. Il n'a pas une minute à lui. A coup sûr, les motivations de la foule qui court après lui

sont-elles fort mêlées.

Jésus se retire alors pour prier. Moins sans doute pour se préparer à ce qui l'attend que pour revenir à la source qui l'anime. Toujours est-il que les disciples font bientôt irruption, qui le poursuivent en plein désert.« Tout le monde te cherche», lui disent-ils. Le trait est savoureux. Eux veulent le récupérer, le tirer en arrière, peut-être l'utiliser. Déjà, lui les entraîne ailleurs : il y a nécessité pour lui à proclamer l'Evangile, c'est même pour cela qu'il est « sorti » : ce verbe dit à lui seul l'exode du Fils venu semer parmi les hommes la Bonne Nouvelle du Royaume.

Quelques années plus tard, Paul s'écrie, comme en écho à Jésus : « Malheur à moi si je n'annonce pas l'Evangile. » Quelle déclaration ! Elle figure en bonne place dans la 1ère lettre de S. Paul aux Corinthiens.

Corinthe : Paul s'y rend vraisemblablement en 50, il y reçoit un bon accueil au point qu'il y reste un an et demi. Il y fait ensuite un autre séjour de trois mois. C'est encore à ses chers Corinthiens qu'il adresse deux lettres qui comptent parmi les plus denses que nous connaissions de lui.

« Malheur à moi si je n'annonce pas l'Evangile. » La formule est directe, bien frappée. De toute évidence, elle ne laisse pas entendre que Paul redouterait une sanction au cas où il ne remplirait pas sa mission. L'idée est plutôt qu'il serait en contradiction avec lui-même s'il n'annonçait pas l'Evangile, qu'il trahirait alors le baptême qu'il a reçu au lendemain de sa conversion et l'homme nouveau qu'il est devenu en embrassant la foi au Christ.

Lui-même avertit d'ailleurs ses destinataires : « Si j'annonce l'Evangile, je n'ai pas à en tirer orgueil : c'est une nécessité qui s'impose à moi. » Non pas une option, non pas une disposition facultative. Une nécessité : le mot est très fort, qui ne laisse place à aucune échappatoire. A ce compte, nul disciple n'est dispensé d'annoncer l'Evangile. Nul n'y coupe !

Paradoxale nécessité en tout cas, en laquelle Paul trouve sa liberté. « Libre à l'égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous», poursuit-il, « afin d'en gagner le plus grand nombre possible. J'ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. Je me suis fait tout à tous... »

Quels accents, n'est-ce pas ? A travers lesquels se laisse deviner une disponibilité, un service à tout épreuve.

Pour la petite histoire, Paul a ici dans le colimateur certains convertis parmi les Corinthiens, qui se croient assez forts pour prendre part aux repas des païens et consommer des viandes immolées aux idoles, en vertu précisément de la liberté que leur confère la foi mais aussi pour conserver avec les païens des relations toujours susceptibles de s'avérer utiles, quitte à scandaliser des membres plus faibles de la communauté. Paul les rappelle à l'ordre, insistant sur la nécessité de prendre chacun là où il en est. Lui-même précise que s'il met par exemple un point d'honneur à travailler de ses mains au lieu de laisser la communauté de Corinthe subvenir à ses besoins eu égard à sa dignité d'apôtre, c'est afin de ne scandaliser personne et de rester vraiment libre.

Une chose est sûre : nul ne peut se dire chrétien s'il n'annonce l'Evangile. La vie chrétienne est par définition missionnaire. Elle convoque le disciple à la mobilité, et d'abord intérieure. A ce compte-là, ce n'est pas d'abord à raison de dispositions personnelles que l'on annonce l'Evangile. Pas même pour se rendre utile. Uniquement parce que la vie du Christ en nous le veut. Ce qu'il a reçu, Paul ne peut s'empêcher de le donner à son tour. C'est plus fort que lui : il n'y peut rien.

Certes, pas plus que Job, le disciple n'a pas réponse à tout. Mais il sait être là, ne serait-ce que pour prendre la main de celui qui souffre et prier silencieusement pour lui. Ne serait-ce que pour rendre compte, en osant un geste, en risquant une parole, de Celui en qui il a mis sa foi et qui est à l'oeuvre avec lui. « Malheur à moi, si je n'annonce pas l'Evangile ! »

En hommage à M. André Mars M. Mars :

voici quelques jours, il s'est éteint sans faire de bruit. Il est mort comme il a vécu, doucement, discrètement. C'était un grand monsieur. Par la taille d'abord. Qui ne se souvient de cette haute silhouette qu'éclairait un regard merveilleusement limpide ? Il semblait fragile : il était en réalité étonnamment résistant. Mais grand : M. Mars le fut surtout par sa vie. Une vie entièrement donnée à Dieu et aux autres. Qui ne le sait ? Il avait le cœur sur la main. Vous-même me le disiez, Colette : sans hésiter, il aurait donné sa chemise. Là comme si souvent, il se retrouvait au diapason de Pierrine, son épouse, qu'il aimait comme lui-même. Jusque dans leurs vieux jours d'ailleurs, comme ils étaient beaux à voir tous les deux, si tendres l'un pour l'autre ! « Il faut peu de puissance pour s'exhiber, il en faut beaucoup pour s'effacer », écrivait jadis le P. Varillon. Lui, M. Mars, ne se souciait pas le moins du monde d'attirer sur lui l'attention. Il ne s'encombrait pas de lui-même. Il n'écrasait personne. Il était humble. Ce fut là sa vraie grandeur. Ce sens des autres : il le puisait nulle part ailleurs que dans la foi. Une foi simple, qui allait à l'essentiel. Une foi vivante, sans détour, lumineuse jusque dans la nuit, que rien ne décourageait. Une foi nourrie de l'Evangile, de la prière du chapelet, de la prière à Marie. Marie dont la statue à l'église du Voeu se voit aujourd'hui condamnée à ne plus sortir en procession, faute d'avoir trouvé à M. Mars un successeur suffisamment habile pour la descendre de la niche où elle est à l'abri ! A la mémoire de M. Mars restent évidemment attachés des souvenirs, des gestes et des paroles qui ne s'inventent pas, de véritables fioretti. J'en veux pour preuve ces thermos de soupe qu'il apportait, le soir, aux malades qu'il connaissait, à l'hôpital de Cimiez, jugeant plus riche en vitamines cette soupe qu'il préparait lui-même que le bouillon qui était servi dans les chambres ! Car sans avoir lui-même beaucoup d'appétit, il était sensible à la nourriture saine et même -qui l'eût cru?- biologique. A cet égard, c'est en amoureux qu'il cultivait son jardin. Auprès des malades précisément, il a donné toute sa mesure en prenant sa retraite. Vers cette époque aussi, il fit le choix d'entrer chez les Pénitents Blancs de Nice et d'en revêtir l'habit d'humilité. Il s'est senti là chez lui, parmi des personnalités aussi attachantes que Judith, Olga, Mme Massa et d'autres plus jeunes. Il était assidu à la messe qu'il avait plaisir à servir depuis son enfance. Il avait toujours un mot gentil pour chacun. Il y a quelques mois, pour la joie de tous, il avait tenu à se rendre à la Maintenance des confréries à La Bollène Vésubie. M. Mars : comment jamais vous oublier ? Nous avons eu le privilège, en tout cas le bonheur de vous rencontrer. Nous le croyons : dans la lumière du Seigneur, vous êtes heureux d'avoir rejoint votre épouse et tant de ceux qui vous ont devancés sur le chemin de la vie. Autrement mais non moins réellement, vous continuerez à accompagner votre fille bien sûr, vos petits-enfants et vos arrière-petits-enfants, présents et à venir, votre nombreuse parenté, vos amis et connaissances, les soignants enfin dont certains vous ont témoigné une si belle humanité. En tout cela, nous sommes sûrs de pouvoir compter sur vous ! « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. »