Le mot de l'aumonier

ENTREE EN CAREME

Le carême : qui s'en soucie encore aujourd'hui ?

A coup sûr, à la différence du carnaval, il ne fera pas la une du Nice-Matin ! Chez la plupart de nos contemporains, tout au plus évoque-t-il de vagues souvenirs, des interdits : pas de chocolats, pas de viande le vendredi... A cet égard, évidemment, le programme de carême qui m'avait été proposé à l'époque où j'étais étudiant sortait passablement des sentiers battus : comme je n'étais pas très épais, il consistait à manger deux fois plus que d'ordinaire ! J'en avais été au départ très mortifié. Mais il faut avouer que c'était bien vu : la recommandation allait dans le sens de la vie, comme le veut précisément le carême.

Ce temps des quarante jours qu'est le carême : il revient à chacun et à chaque communauté de l'inventer. A partir de ce qu'il est, à partir de son histoire. Comme cette petite fille dont un de mes frères dominicains rapportait ces jours-ci qu'elle avait déclaré au catéchisme : « Pour le carême, je ne mangerai pas de bonbons mais je ne me priverai pas de livres, de culture. C'est trop important pour la vie ! » Quelle intelligence de la part d'une enfant de neuf ans !

Inévitablement, comme tout carême qui se respecte, le nôtre devra se mesurer à la tentation. Durant son « carême » au désert, ainsi que l'appelle joliment le pape François, Jésus lui-même n'y a pas échappé. Dans l'évangile selon S. Luc que nous avons entendu, à peine a-t-il été baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain que Jésus est tenté par le diable. « Si tu es fils de Dieu... », insinue celui-ci, « ordonne à cette pierre de devenir du pain. »

« Si tu es fils de Dieu » : très habilement, le diable met Jésus au défi d'échapper à la faim qui est le lot de tout homme. A la faim, autrement dit au manque. Par la suite, il va jusqu'à mettre Jésus au défi d'échapper à la mort, affirmant que des anges voleront à son secours s'il se jette du haut du Temple.

« Si tu es fils de Dieu » : entendons-nous bien. L'expression avait un sens relativement banal pour les juifs à l'époque. Elle désignait simplement un homme juste, un homme de Dieu, reconnu par Dieu pour l'un des siens, un homme sur qui reposait l'Esprit de Dieu. On est encore loin des confessions des grands conciles œcuméniques des quatrième et cinquième siècles, qui saluent en Jésus le Fils unique de Dieu, la deuxième personne de la Trinité.

Il n'empêche : dans la logique du diable, Jésus ne saurait être « fils de Dieu » qu'en échappant au manque et à la mort, quitte à céder à la tentation du prodige qui n'est rien d'autre que le refus de la réalité et de la confiance en un Dieu qui est Père. Un Père qui nourrit les siens de sa parole sans pour autant négliger leur besoin de nourritures terrestres !

« Si tu es fils de Dieu » : remarquez que l'insinuation revient plus loin, du moins dans l'évangile selon S. Matthieu. Non plus sur les lèvres du diable mais sur celles des scribes et des anciens, à l'heure de la Passion : « Sauve-toi toi-même, si tu es fils de Dieu, et descends de la croix ! » Mais, pas plus ici qu'au début de sa vie publique, Jésus ne cède à la tentation du prodige. Il se pose ni en surhomme, ni comme un dieu qui n'aurait revêtu de l'humanité que l'apparence.

Tout cela va loin. Tout cela nous ramène au cœur de la foi que professent les chrétiens. Tout cela nous interroge sur celui en qui nous croyons. Peut-être le carême est-il en l'occurrence la chance de le redécouvrir, de le découvrir mieux, lui et le Père dont il se réclame, si différent de l'image que nous en véhiculons souvent. L'occasion également d'accueillir davantage l'humanité qui est la nôtre et que Dieu a aimée au point de l'assumer jusqu'au bout en Jésus. Une humanité blessée et pourtant magnifique, appelée non pas à se replier sur elle-même mais à mettre sa confiance en un Dieu secourable qui vient la recréer de l'intérieur dans la Pâques de son Fils.

Le carême nous offre aujourd'hui de nous remettre en route. De prendre la mesure que nous sommes en devenir. Comme l'écrit superbement le pape François, de passer du « désert de la création » au « jardin de la communion avec Dieu » et avec nos frères (1). Inutile d'invoquer ici la fatigue ou nos infirmités ! Le carême le répète à l'envi : ce ne sont pas les gens bien portants mais les malades, ce ne sont pas les justes mais pêcheurs que Jésus vient chercher. Notre péché ne serait-il pas alors de nous refuser à faire un pas en avant ? Dès à présent, à ressusciter ?(1) Voir le message du Saint Père pour le Carême 2019